« Poème de Maïakovski » par Julie Baumgartner (3ème prix 2017)

Poème de Maïakovski

Certains me jugeront, d’autres me comprendront, d’autres auront pitié et même me consoleront, et certains encore ne se priveront pas de cracher à mes pieds. La seule personne sur qui on peut compter dans ce genre de situation, la seule qui peut vous comprendre, vous rassurer, vous consoler, c’est vous-même. Chaque histoire a ses raisons pour chaque acte accompli, compris ou non, jugé ou ignoré, mais seul l’individu victime de ses propres décisions a le droit d’émettre un avis, bon ou mauvais, défini ou incompris. Je suis la seule qui en ait le droit, car c’est mon histoire, car c’est dans ma vie que ces intrus morbides ont pénétré, car c’est dans mon intimité qu’ils se sont introduits, car c’est moi seule les ai laissé faire.

Les problèmes d’argent en sont la cause, comme dans toute société. C’est ce poison ruisselant dans l’existence de chacun qui oblige hommes et femmes à violer leurs principes et leur dignité pour pouvoir survivre, car sans lui, tout le monde le sait, on n’existe pas. On crève la gueule ouverte malgré le nombre incontestable d’associations à la portée des démunis, parfois regorgées d’individus capables de subsister mais qui n’en ont pas l’envie, qui n’en ont pas la volonté. C’est à cause d’eux et de bien d’autres choses que j’en suis arrivée là, que j’en suis arrivée à me laisser prendre par qui voudrait bien de moi, par qui me trouverait assez jolie pour envisager de me gratifier pour les plaisirs que j’ai à offrir. Et malgré ma pudeur d’autrefois à laquelle j’ai dû faire face, malgré ma douleur et mon dégoût, je me suis lancée sur le trottoir avec l’espoir qu’un jour je pourrais passer la porte d’un établissement salarié, avec l’espoir qu’un jour je me réveillerais en apprenant que tout cela n’était qu’un cauchemar.

Tout a commencé quelque temps après le cyclone de Bhola en 1970, lorsque j’avais dix-huit ans. Je sortais d’un entretien stérile. Le quinzième sans doute, peut-être le seizième. Sans certificat scolaire, on n’allait nulle part, mais que faisait-on de ceux qui ne pouvaient pas se le permettre? J’avais beau trimer mais sans fric c’était inutile. Avec une mère au chômage à force de carburer au THC et un père absent, je ne pouvais me reposer que sur mes propres épaules, et j’ai cherché, j’ai cherché un boulot, un vrai boulot, sans succès. Allez savoir, c’est peut-être ma gueule qui ne leur revenait pas, ou tout simplement mon CV peu noirci par l’encre de mes exploits scolaires. Ce soir-là, un jeudi de novembre glacial, les yeux rivés sur le plafond décrépi de ma chambre, affamée, l’option que je croyais non envisageable était devenue la dernière qui me restait. Alors j’ai ouvert mon armoire, j’ai sorti les vêtements les plus sexy que j’avais et les ai enfilés avec mépris. J’ai volé les vieux talons aiguilles de ma mère avec lesquels marcher était une épreuve et je me suis barbouillé le visage de maquillage. Puis j’ai enfilé un long manteau pour cacher au maximum ma tenue de bal aux voisins. Avant de sortir, j’ai regardé par la fenêtre. Les étoiles brillaient comme des flambeaux en hommage à mes dernières heures d’innocence. Puis j’ai fermé la porte derrière moi, laissant mon enfance à jamais dans un souvenir lointain. J’ai déambulé jusqu’à l’arrêt le plus proche et suis montée dans le bus, évitant à tout prix le regard du conducteur. Il était dix heures. J’étais seule. J’avais peur. Je regardais défiler les lampadaires et les immeubles du ghetto avec un pincement au cœur. Demain je reviendrai, mais ce ne sera plus moi, ce sera une autre, une autre que je ne connais pas encore, une autre que j’appréhende de rencontrer. Je suis descendue trois arrêts plus tard et j’ai marché en direction de la rue des putes, telle qu’on la nommait mes potes et moi. Plus j’avançais, plus la terreur me gagnait. Un goût amer coulait dans ma gorge serrée d’angoisse à mesure que mon souffle s’accélérait. Je ne voulais pas y aller, mais je n’avais pas le choix, je n’avais plus le choix. Une fois sur place, j’ai aperçu d’autres femmes vulgairement vêtues, frigorifiées par le vent glacial qui soufflait ce soir-là. Dans un premier temps, je suis restée à l’abri d’une devanture de boutique, à l’abri du regard des hommes qui bientôt se jetteraient sur mon corps fraîchement formé. L’une d’elles s’est approchée de moi:
«T’es nouvelle? ». Un timide oui est sorti d’entre mes lèvres. «T’inquiète pas petite, avec ta silhouette longiligne, tes cheveux bien peignés, tes yeux de biche et ton visage d’ange, tu tarderas pas à t’en trouver un. Un conseil pour le tarif: demande cent francs minimum et une fois que c’est fini, tu remballes et tu fais en sorte qu’il te ramène ici compris?» J’ai hoché la tête. Elle m’a proposé une chambre de bonne dans un vieil immeuble quelques rues plus loin, il suffisait de demander une clé à l’entrée. Je l’ai remerciée et j’ai avancé quelques pas plus près de la route, afin d’être plus facilement repérable, même si c’était ma dernière volonté. Une vingtaine de minutes plus tard, le premier est arrivé. Il m’a fait signe de monter à bord et en une fraction de seconde, je me suis retrouvée assise à ses côtés. Il a démarré sans attendre et m’a demandé l’adresse de prestation. Je lui ai donc indiqué l’immeuble conseillé par ma comsœur. Mon cœur battait la chamade. Une crise d’angoisse m’a prise soudainement. «C’est ta première fois?». J’ai acquiescé. «Tu verras, on va s’amuser.»

Une fois la clé réquisitionnée, nous sommes montés au troisième étage d’un pas lent. Lorsque je l’ai tournée dans la serrure, j’ai découvert une vieille chambre délabrée tapissée d’un papier peint démodé, moisi par le temps et l’humidité de la rue. Le lit était recouvert d’un matelas usagé nappé de draps râpés jusqu’à la moelle. L’homme a claqué la porte, nous laissant face à face à la lumière d’une lampe de chevet. Je l’ai observé durant quelques secondes, ce que je ne m’étais pas résolue à faire avant. Il avait le teint pâle caché derrière une barbe de trois jours, des cheveux poivre et sel coiffés en arrière, des yeux bruns fuyants et des lèvres abimées par le froid. Ses épaules larges surplombaient son corps lourd et un léger ventre s’échappait de son pull blanc cassé taché par du café. Il devait avoir la quarantaine, peut-être plus, peut-être moins. Au fil des hommes, je ne différencierais plus les âges.

Il a commencé à me toucher, lentement, posant ses mains sur mes épaules, les descendant sensuellement sur mes hanches à mesure que son regard s’engouffrait dans ma poitrine. Puis ses yeux ont contemplé les moulures de ma jupe, longuement, en silence. Seules nos respirations confondues raisonnaient entre les murs. Il a attrapé ma mini-jupe et l’a ôtée en longeant avec ses lèvres rêches ma cuisse fine. Je ne bougeais plus, j’étais pétrifiée. Ses caresses et ses baisers me brûlaient la peau. Une fois mes bas sur le sol, il s’est redressé brusquement et m’a arraché mon chemisier, laissant apparaitre mes sous-vêtements parsemés de petites fleurs roses. Il a reculé de deux pas et m’a ordonné de me déshabiller entièrement. Devant ma retenue évidente, il m’a retournée, a dégrafé mon soutien-gorge et a baissé ma culotte. Je me suis retrouvée nue, sans défense, sans échappatoire. Il ne me restait plus qu’à fermer les yeux et attendre que ça passe. Il m’a allongée sur le ventre, sa main serrant ma nuque, toujours en silence. Durant quelques secondes, le vide s’est installé. Pas un bruit, pas un murmure, juste le fracas de mon cœur proche de l’arrêt cardiaque contre le matelas. Soudain, j’ai entendu un claquement métallique, celui d’une boucle de ceinture, puis un zip de fermeture éclair et le poids lourd d’un jeans s’écrasant sur le parquet. Il s’est frotté contre mes fesses puis a pénétré mon intimité, m’infligeant une douleur extrême alimentée autant par mon désespoir que par mes parois inexpérimentées. Son loup était entré dans ma bergerie et, au fil de ses va-et-vient, il entamait sa quête orgasmique. Parfois, quelques éclats de plaisir sortaient de sa bouche. Il semblait aimer ça, contrairement à moi. Accrochée aux plis des draps, la bouche envahie de crampes à force de serrer les dents, je voyais défiler mes rêves de première fois sur la rampe d’un incinérateur. Des larmes s’échappaient de mes glandes lacrymales. Elles étaient salées. Beaucoup trop salées. Avant d’éjaculer, il s’est retiré brusquement, m’aspergeant sans gêne de son venin sexuel. Je me sentais souillée. Je me suis relevée avec peine tant j’étais abattue. Il a rattaché son pantalon, a balancé ma paye sur le lit et est sorti de la chambre en m’assurant qu’il m’attendrait dehors. Lorsqu’il a disparu dans l’obscurité du couloir, je me suis empressée de me réfugier dans la petite douche à disposition. Sa texture visqueuse coulait le long de mes jambes, salissant le sol boisé. Je n’avais pas cœur à nettoyer, je voulais juste m’en débarrasser. J’ai mis la température au maximum avec l’espoir de réchauffer mon pauvre corps pétrifié de honte. J’ai revêtu mes fringues piétinées et salies par ses mains et l’ai rejoint dans la voiture. Il a démarré aussi vite qu’à l’aller, sans dire mot. Il m’a déposée où il m’avait trouvée puis il est reparti. Pas une fois, pas une seule fois, il n’a croisé mon regard, pas une seule fois il n’a osé me regarder dans les yeux. Pour lui, je n’avais pas d’âme. Je n’étais qu’un objet sexuel qu’il avait possédé pour une durée limitée.

L’honneur mutilé, j’ai déchaussé mes talons et j’ai couru, couru, couru. Il était minuit, l’heure où Cendrillon s’était enfuie des bras de son promis, l’heure où elle avait fui le bal par peur qu’il ne découvre ses guenilles usées, par honte de son apparence reflétant sa pauvreté. À bout de souffle, je me suis effondrée dans ma cage d’escalier, incapable de respirer. Je suffoquais, encore et encore. J’ai rampé jusqu’à mon porche et j’ai claqué la porte. Ma mère dormait, droguée jusqu’au cou, droguée jusqu’au sang. Je tremblais. Je peinais à me tenir debout. J’ai titubé jusqu’à ma chambre en apnée pour ne pas inhaler ses nuages de THC. Je me suis laissée glisser sur le sol et j’ai pleuré, encore et encore. Je pleurais mon innocence disparue, je pleurais ma dignité poignardée, je pleurais ma virginité volée. J’étais une femme désormais, une femme dont l’intimité avait été volontairement percée. J’avais froid, j’étais perdue, malade, nauséeuse. Je me suis traînée jusqu’à mon lit et me suis enveloppée dans les draps, souillant l’oreiller de sel et de maquillage bon marché. Le lendemain, j’ai prié pour que ce ne soit qu’un cauchemar, mais la réalité m’a très vite rattrapée. J’ai quitté la chaleur de mon lit pour le carrelage glacé de la salle de bains. J’ai ôté mon reste de maquillage et j’ai repris une douche, longue et brûlante. Puis j’ai essayé d’avaler quelques morceaux de baguette à moitié séchée. Il pleuvait, l’hiver se pointait. J’ai débarrassé la table, ramassé les mégots cramés jusqu’au filtre et j’ai descendu la poubelle. J’ai entrepris de faire le ménage dans l’appart. J’avais besoin de nettoyer, de laver, de rincer, de frotter, de surfaces immaculées. Une fois les tâches ménagères accomplies, j’ai attendu, seule, scrutant les mouvements extérieurs par la fenêtre. J’ai attendu que le soleil se couche pour reprendre ma route en direction du trottoir.

Et cela pendant un an, presque chaque soir. La bonne nouvelle, c’est qu’on a pu garder notre appartement et qu’on a pu manger à notre faim. La mauvaise, c’est que mon moral n’a cessé de baisser de jour en jour à mesure que les hommes me défilaient dessus. J’en ai vu une belle quantité en l’espace d’une année, vous pouvez me croire. De toutes tailles, de tous âges. J’ai fini par en perdre le compte et j’étais persuadée que ce périple durerait encore longtemps, jusqu’au soir où ma vie a pris un tournant inattendu, jusqu’au soir où une rencontre improbable m’a fait réaliser qu’il était temps que je passe à autre chose, que je reprenne ma vie en main.

Je me souviens de la date exacte, le 17 novembre 1971. Il faisait un froid glacial, comme lors de ma première fois. Il s’est arrêté au bord de la route et m’a fait signe de monter. Je lui ai indiqué l’adresse de l’immeuble et quelques minutes plus tard, nous étions face à face entre les quatre murs de la chambre close. Son visage m’était curieusement familier. J’ai pensé qu’il avait déjà eu recours à mes services. Je l’ai prié de me payer avant la prestation, ce qu’il a fait. Il a sorti son portefeuille pour me tendre ma paye. Puis il l’a lâché sur le lit, le laissant entrouvert sur son contenu. J’ai été immédiatement attirée par une vieille photo passeport. C’était une gamine, coiffée de deux couettes. Son visage m’a intriguée. J’ai donc ramassé le portemonnaie pour la regarder de plus près.

«Mon Dieu… ». Voyant mon visage se décomposer, l’homme me l’a repris sauvagement des mains. Il a scruté la petite fille à son tour, m’a regardée longuement, dépité, puis il s’est sauvé. Je suis restée là, observant la rue délabrée qui fut le lit de mon supplice de prostituée. Je suis restée là, et je pensais à mon avenir. Cette petite fille, c’était moi.

Julie Baumgartner, 2017, 3ème prix 2017

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