« L’Intrus » par Oriane Widmer (2ème prix 2017)

L’Intrus

La première fois que je l’ai vu, je fêtais mes dix-sept ans. L’âge où l’on n’est pas sérieux selon certains, l’âge de toutes les folies selon d’autres. Dix-sept ans. Un âge qui ne sert pas à grand-chose, finalement. Pour moi, ce n’était que deux misérables chiffres liés ensemble, un nombre qui ne représentait que les années que j’avais passées sur cette terre, un nombre qui m’éloignait encore un peu de l’innocence de l’enfance que j’aurais voulu ne jamais quitter. Et rien d’autre, rien d’autre, rien d’autre. Dix-sept ans, dix-sept bougies sur un gâteau au glaçage bleu, souris, souffle, fais un vœu.

Les gens ont applaudi, j’ai baissé la tête. Ravale tes larmes, sois heureuse ou fais semblant. Je me répétais cette phrase constamment. Trop de bruit, trop de lumières, de musique, de gens. Je hurlais, je hurlais de toutes mes forces, mais personne ne m’entendait. Dans ma tête, c’était sans cesse la tempête. Un tourbillon de sentiments, un vent de fureur, un ouragan de désespoir, et ces nuages de plus en plus sombres, de plus en plus nombreux, de tristesse, de solitude, de découragement et d’angoisse qui enveloppaient dans une nuit sans fin chaque parcelle de ce jardin secret où j’avais pris soin de planter, durant toutes ces années, quelques graines de bonheur devenues fleurs, se nourrissant, de jour en jour, des délices de la vie, prenant la couleur d’un fou rire, d’un mot doux, d’un sourire ou d’un regard, d’une conversation, d’un baiser volé ou juste d’un peu d’amitié, d’un peu d’amour. Mais sans soleil, elles avaient fini par se faner, par perdre leur teinte, leurs pétales, par mourir peu à peu. Et, sans le savoir, je me mourais avec elles. Plus de fleurs d’espoir dans ma tête, juste des pensées noires pour me faire la fête. Et tous ces gens autour de moi. Je les ai regardés me sourire, chanter en chœur et en riant, parfois tellement faux que la chanson ne se reconnaissait plus. Je n’ai même pas essayé de retenir les trombes d’eau qui remplissaient mes yeux. À quoi bon, de toute façon ? Je leur dirais que c’est l’émotion, ils me croiraient, ils n’en ont pas grand-chose à faire, de toute manière. Je ne pouvais pas leur dire que j’aurais voulu ne voir personne, que j’aurais voulu rester seule mais que je m’étais retrouvée malgré moi au milieu d’une foule de jeunes que le mot « fête » avait attirés. Mes parents avaient invité plein de gens, des amis, des personnes qui faisaient semblant de l’être, des gens à qui je n’avais parlé qu’une seule fois dans mes lamentables années d’existence. Ça partait d’une bonne intention, je ne voulais pas leur faire de la peine. J’avais fait mine d’être contente, les avais remerciés plus de fois qu’il ne l’aurait fallu. Ça paraissait faux, ils n’avaient rien vu. J’avais toujours été une bonne comédienne, capable de jouer des rôles divers et variés, enfilant successivement masques et fausses personnalités, dans la comédie de ma vie parmi la comédie des autres. Tout me paraissait toujours faux, faux, faux, tellement faux. Ce que les gens disaient, ce qu’ils faisaient, leurs rires qui me paraissaient trop forts pour être vrais. Tout n’était qu’une question d’apparence, de spectacle, de mensonges, d’illusions vouées à l’échec. J’étais coincée dans un de ces feuilletons idiots qu’on regarde parfois, sans l’avouer, dans un élan d’ennui. L’histoire est insignifiante, le jeu d’acteur est mauvais et des rires, en arrière-fond, semblent sans cesse se moquer de moi. Je ne supportais plus le monde dans lequel je vivais, je ne supportais plus les personnages qui le peuplaient, je ne me supportais plus moi-même. Tout était prévisible, déjà inscrit dans le scénario du destin où même le hasard semblait être écrit à l’avance. Nous étions ses marionnettes et il nous manipulait, manipule, manipulerait comme de vulgaires pantins depuis notre entrée sur le plateau jusqu’à notre sortie, nos longues ficelles entre ses doigts ridés. Si ça devait arriver, ça arriverait, inexorablement. Je vivais dans un monde d’hypocrites où personne n’était jamais véritablement ce qu’il semblait être et j’avais fini, sans le vouloir, par leur ressembler. Triste réalité. Je ne pouvais pas leur en vouloir, dans un sens ce n’était pas vraiment de leur faute, ni de la mienne. On m’avait attribué le mauvais rôle dans le mauvais film. Il ne me plaisait pas, ne me correspondait pas. Ce rôle, ce n’était pas moi. Et pourtant j’étais là. Et pourtant, je restais là, je m’obstinais à le jouer, faux sourire sur les lèvres, le visage trop maquillé. Et même l’alcool dans mes veines ne réussissait pas à me faire oublier mes peines. J’avais mal, mal, tellement mal et je ne savais même pas pourquoi.

C’est lorsqu’ils ont rallumé les lumières, lorsque les gens ont repris leurs conversations et leurs boissons alcoolisées, lorsque la musique a rempli chaque coin de la pièce les invitant à danser, danser, danser sur ses rythmes endiablés, que mon regard a croisé le sien. Il s’est attardé une, deux, trois secondes de trop, il n’a pas cillé, moi non plus. Je ne savais pas qui l’avait invité. Personne, je suppose. Il s’était sans doute invité tout seul. Il était peut-être l’ami d’un ami ou juste un jeune homme qui passait et qui avait été intrigué par le bruit. Je ne l’avais jamais vu, je m’en serais souvenue. Il ne parlait avec personne, ne dansait pas, ne souriait pas. Vêtu de noir, la mine grave, il me fixait. Obnubilée par son obscure beauté, je l’ai regardé s’approcher, poser, parmi les cadeaux colorés, une feuille, juste une feuille, et repartir, sans rien dire, sans sourire. Je me souviens de cette feuille même si je ne sais pas où elle a fini. Elle avait sûrement dû être emportée avec la multitude de papiers cadeaux ou parmi toutes ces cartes d’anniversaire remplies de messages impersonnels que l’on copie sur Internet par manque d’inspiration, par manque de choses à dire à cette personne dont on ne connaît finalement rien. On lui souhaite une bonne journée pleine de surprises, de bonheur et d’amitié, une belle dix-septième année où tous ses rêves, on l’espère, deviendront réalité. On lui dit de profiter car on ne vit qu’une fois et la jeunesse ne dure pas et on finit par lui écrire que c’est une personne exceptionnelle et qu’elle ne doit pas changer. Un paquet de mensonges, de choses qu’on écrit sans y penser, emballés dans un joli papier avec un nœud doré. Et c’est joli, et ça brille, et tout le monde est ravi. On fait tous semblant d’y croire car c’est si facile de faire semblant.

Mais sa carte à lui ne ressemblait à aucune autre. Je me vois encore la prendre, intriguée, nerveuse, curieuse, entre mes mains tremblantes et moites. Je me vois encore lire ces quelques mots écrits en noir. Je me vois les relire mille fois, les répéter dans ma tête deux mille fois et je ressens encore la douleur des un, deux, six mille éclats de vérité qui m’avaient poignardée en plein cœur. « C’est ton anniversaire, tu n’es même pas capable de t’amuser. Ça crève les yeux mais tout le monde s’en fiche. Ta vie est insignifiante, aussi insignifiante que toi. Pourquoi continues-tu à te déguiser si tu sais qu’un jour les masques finiront par tomber ?»

Deux semaines plus tard, je l’ai revu. Toutes les maisons étaient éteintes depuis longtemps et des lampadaires, dispersés aux coins des rues, éclairaient légèrement les pavés, de leurs faibles lueurs pâles, comme des morceaux de lune tombés du ciel. J’étais épuisée, ce soir-là, tellement vidée que je ne savais pas par quel miracle je réussissais encore à marcher. Comme un besoin urgent de prendre l’air, j’avais l’impression que ma propre vie cherchait à m’étouffer. Je m’étranglais, suffoquais, m’asphyxiais dans mes cahiers, dans toutes ces heures que je passais à étudier. Et j’avais le sentiment de passer à côté de quelque chose, le sentiment de tout gâcher. Il m’a invitée à prendre un verre, assis sur un tabouret, nous avons longuement discuté. Il m’a demandé à quoi ça servait, tout ça, j’ai réalisé que je ne savais pas.

C’est après cette discussion que j’ai commencé à perdre le peu de motivation qu’il me restait. Il m’encourageait à tout laisser tomber, à le rejoindre, à l’aimer. Il me rendait visite sans raison ni occasion particulière, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, dès que j’étais seule. Il disait qu’il avait juste envie de me voir. Il voulait que je lui parle de toutes ces choses que je n’aimais pas chez moi et il les accentuait encore, en rajoutait d’autre. Ça l’amusait de voir le peu d’assurance que j’avais s’envoler, se dissiper, s’estomper puis mourir peu à peu. Ça semblait le rendre heureux, plus fort, plus beau et j’aimais tellement le voir sourire.

Quand il m’accompagnait, mon appétit, lui, s’en allait, et mes intérêts pour toute autre activité partait avec lui. Au début, ils revenaient, occasionnellement puis leur départ, un jour, fut définitif. Je ne mangeais plus, je ne faisais plus rien, il me suffisait, remplaçait tout. Bordel, je crois même qu’au fond de moi je l’aimais, bien plus que toutes les choses que j’avais autrefois aimées, choses qui me paraissaient maintenant futiles, superficielles, idiotes, Le ciel, au-dessus de moi, était toujours morose, d’un gris à en faire pleurer les nuages. Je refusais toutes les invitations de mes amis, je n’avais envie de voir que lui. Je m’isolais, je quittais la scène, je m’enterrais vivante. Avec lui. J’étais déjà tout au fond d’un gouffre profond, et il me tendait la pelle, m’aidait à creuser encore, et la lumière du projecteur, tout en haut, que je regardais avec nostalgie et regrets, se faisait de plus en plus petite. Elle, que j’avais tant détestée, me manquait déjà. J’avais la sensation que je ne la reverrais plus jamais.

Quand j’ai réalisé qu’il m’était peut-être nocif, c’était déjà trop tard. Je l’avais déjà dans la peau, dans le bleu de mes veines, dans les battements de mon cœur. On aime ce qui nous détruit le plus, c’est bien connu. Et Dieu sait que je l’aimais. Il était partout, il ne me quittait jamais. Quand je me regardais dans le miroir, c’était lui que je voyais. Il effaçait mes rares sourires, noyait mes yeux de larmes, me faisait baisser la tête et exigeait que je répète, aux gens qui me le demandaient, que tout allait bien, merci. Il parlait à ma place, s’était introduit dans ma tête, dans chacune de mes pensées, dans chacun de mes rêves, chaque jour et chaque nuit, chaque seconde de chaque minute sans y être vraiment invité. Il savait tout de moi, j’ignorais tout de lui. Il connaissait chacune de mes faiblesses, je ne connaissais même pas son nom. J’avais décidé de l’appeler l’Intrus, l’Intrus qui m’avait dérobé mes éclats de rires et me les avait transformés en larmes, l’Intrus qui m’avait tout pris, mon sourire, mes amis, mes réussites, ma vie d’avant que j’aimais tant. L’intrus que j’avais pris pour mon prince charmant, pourtant.

Depuis quelque temps, il venait dormir à la maison. Papa et maman n’en savaient rien, il m’avait demandé de ne pas leur en parler, il ne voulait pas les inquiéter. Je passais chacune de mes nuits avec lui et, lorsque le matin venait, il m’était de plus en plus difficile de me lever. Cela dura longtemps, peut-être trop.

Cette nuit-là, ça faisait longtemps que je ne dormais plus. Il faisait nuit, tellement nuit. Dans l’obscurité, je fixais le plafond sans le voir. Les larmes, perles de cristal façonnées par la douleur, faisaient la course sur mon visage, alimentaient le feu qui maintenait en vie l’Intrus, assis à côté de mon lit. Les chiffres rouges de mon réveil indiquaient trois heures du matin, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Dans ma tête résonnait, résonnait et résonnait encore la douce mélodie de la mélancolie, de la tristesse, de la détresse, trois notes de piano dans le silence, comme une berceuse qui ne m’endort pas. Et il restait là, à côté de moi, me prenait la main, la caressait doucement. Dans un silence de mort, il peignait en noir toutes les pensées de mes nuits blanches. Noir, noir, noir, un noir intense, sans espoir. Il me regardait, me souriait, se demandait quand j’allais cesser de lui résister, quand j’allais enfin craquer. Je le regardais, les yeux brûlés par le sel de mes larmes, lui souriais, en me mordant les lèvres tellement fort qu’elles en saignaient, me répétais intérieurement que ce n’était pas une bonne idée et mon cœur me hurlait de lâcher prise. Au bout d’un certain moment, je n’en pouvais plus, la souffrance m’était insurmontable, j’étais épuisée à force de lutter. Tremblante, le corps secoué de sanglots silencieux, je me suis dangereusement approchée de lui. Sombre désir, obscure tentation. Un dernier souffle, le temps d’écouter mon cœur battre la chamade. C’était le moment, je le savais. Doucement, dans un frissonnement de peur et d’hésitation, dans un élan de lâcheté et de culpabilité, mes lèvres se sont posées contre les siennes. Je me souviens des hurlements de ma mère, des sirènes de l’ambulance, d’une voix qui me chuchote à l’oreille que tout irait bien. Et puis plus rien.

Neuf mois plus tard.

La musique résonne dans mes oreilles, je souris de toutes mes dents. Il est minuit une, j’ai dix-huit ans. Mes amis chantent, je ris avec eux, je danse. Je me sens jeune, éternelle, heureuse. Et ça me fait tellement du bien.

Dans un monde où même le bonheur n’est qu’illusion, j’ai fini par trouver ma place et des raisons de vivre auprès des gens que j’aime. Ces gens qui m’avaient tendu la main, qui m’avaient tirée hors du gouffre et m’avaient éloignée avec grande peine de l’Intrus qui s’agrippait fermement à moi. Bien sûr, il m’arrive encore de penser à lui, à cet autre nom qu’il porte, au fait qu’il a bien failli me tuer. Dépression, dépression, dépression. Parfois je le revois, la nuit dans un cauchemar, le jour dans le reflet d’une vitre, sur le quai de la gare, dans les yeux de quelqu’un, dans son sourire. J’entends sa voix dans tous les problèmes du monde, dans les hurlements des gens, dans leurs appels à l’aide. J’ai toujours la crainte qu’il prenne pour victime quelqu’un que j’aime ou qu’il revienne vers moi, finir ce qu’il a commencé. Mais s’il décidait de revenir, je sais que je n’aurais pas à me battre seule. On ne peut pas le vaincre sans l’aide de personne, il faut de la patience, il faut de l’espoir, il faut de l’amour. Tout le monde devrait le savoir, personne ne devrait en avoir honte. L’Intrus est fort, il saurait charmer même les plus solides d’entre nous et demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Je le sais maintenant et ne l’oublierai pas. Je ne me laisserai plus séduire par ses envies suicidaires, par son obscurité. Je ne le laisserai plus gagner, jamais. J’ai encore trop de choses à vivre, trop de rêves à réaliser. Je ne crois peut-être plus aux contes de fées mais, dans mon éternelle naïveté d’enfant, je crois aux fins heureuses. J’ai le droit d’en avoir une. Tout le monde y a droit.

Oriane Widmer, 2017, 2ème prix 2017

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