La danseuse sur le fil par Anaïta Voirol (2ème prix ex aequo 2018)

Elle s’avançait lentement au-dessus du gouffre nuageux sans en voir le fond, mais elle entrapercevait le bleu des nues à travers les nuages paresseux. Sur le fil de soie plus fin qu’un fil d’araignée, ses pieds glissaient en tout petits pas pour avancer coûte que coûte, malgré sa peur. Dans la main droite une plume de colombe, dans la main gauche un couteau au manche d’ivoire. Les cheveux qui s’échappaient de son chignon désordonné voletaient tranquillement tel un halo châtain clair. Quand elle pencha la tête en arrière pour regarder en bas, un autre gouffre s’ouvrit à elle. Une sorte de précipice sans parois empli d’une brume opaque impénétrable. Des sons inhumains en montaient, accentuant sa terreur. Le fil trembla, menaçant de la faire tomber. Pas encore ! Avec la plume et le couteau comme seul équilibre, elle tint bon et continua d’avancer dans la brume qui commença à l’envelopper d’un doux linceul humide et froid.

Le fil se fit plus visqueux. Ses pieds glissaient sur la soie mouillée, elle oscilla, se pencha en avant, en arrière, à gauche et à droite, pour retrouver son équilibre. Elle regarda la plume qui la rassura et la calma, puis elle regarda le couteau qui lui donna la force et la détermination. Elle allait y arriver ! Elle allait arriver au bout de cet enfer ! Elle inspira, ferma les yeux et se mit sur la pointe des pieds.

Si elle n’y arrivait pas en marchant, elle y arriverait en dansant. En lâchant le couteau qui tomba à côté de sa tête et faillit lui entailler la joue, elle se concentra, serra fermement la plume du bout des doigts et se mit à danser. Dans sa tête, la douce musique d’un piano se faisait de plus en plus intense, elle couvrait les bruits du gouffre gris et effaçait le gouffre bleu au-dessous d’elle. Elle oublia tout, hormis le fil sous ses chaussons. Elle ne pensait plus à rien, laissant son corps agir de lui-même, répéter la chorégraphie qu’il avait apprise depuis toujours.

Soudain, une autre secousse plus violente fit onduler le fil, brisant le calme sépulcral. Affolée, elle ouvrit les yeux, craignant de perdre l’équilibre et de tomber dans le vide. Elle s’immobilisa net. Plus de musique apaisante, plus de force, ni de détermination. La plume tomba de sa main, passa tranquillement à travers les mèches légères de ses cheveux et elle perdit son dernier point d’équilibre. Son calme vola en éclat, ses jambes tremblèrent, son cœur s’accéléra et sa peau prit une couleur cadavérique. Autour d’elle, elle ne voyait plus rien d’autre qu’une vapeur épaisse, glacée et puante. Ce voile était si opaque qu’elle n’y voyait goutte. Au-dessus d’elle, la plume disparut en virevoltant dans les limbes du monde. Devant elle, une créature de cauchemar se dressait de toute sa hauteur. Une masse informe, indescriptible, une insulte à la raison. La puanteur était telle que la pauvre fille resta paralysée, les yeux écarquillés devant l’horreur de la créature qui venait de se dévoiler. Elle se mouvait lentement avec des bruits de succion. Le monstre ouvrit une bouche immense, aussi noire que du goudron. La danseuse décida de sauter. Elle préférait s’écraser sur le sol plutôt que de se dissoudre dans cette abomination blasphématoire. Elle regarda le vide sous le fil : de la brume. Elle regarda au-dessus d’elle : de la brume. Elle ferma les yeux encore une fois puis sauta.

Le monstre poussa un hurlement aussi immonde que sa propre apparence et essaya d’attraper la danseuse au vol, sans y parvenir. Un nouveau cri de rage monta de ces entrailles ambulantes. La fille sentit des déplacements d’air sur sa peau et pria pour que les tentacules goudronneux ne la touchent pas. Mais que valent tous les dieux du monde face à celui-ci ? Unique dieu dimensionnel, régent des plans d’existence. Il croise les différents mondes, distord l’espace et le temps, le haut devient bas, la gauche devient droite, le rêve devient réalité. Rêve, cauchemar… C’est pareil non ?

Un tentacule laissa échapper une goutte de liquide visqueux et nauséabond qui arriva sur le bras gauche de la pauvre victime qui sentit ses tissus se désagréger lentement avec une souffrance abominable. Ils fondaient comme neige au soleil avec un grésillement immonde, la douleur était telle qu’elle se faufilait sournoisement jusqu’aux tréfonds de son âme et commença à les transformer lentement en abysses glaciales et malsains. Une colombe si blanche, un délicieux repas pour le dévoreur d’équilibre ! La femme blessée hurla à la mort et se recroquevilla, disparaissant dans la brume hors de portée du monstre.

Le vide. Le vide blanc. Autour d’elle, il n’y avait que du blanc. Elle semblait immobile, suspendue en équilibre dans le vide absolu, mais elle tombait encore et encore. Sur son bras, la blessure se ferma, emprisonnant dans son esprit le petit morceau de folie que le monstre avait lâché sur elle, une tache noire sur le blanc immaculé de son âme.

Soudain, après un temps qui paraissait infini, la brume se dissipa et elle entra dans un univers bleu. En penchant la tête en arrière, elle put voir le couvercle de brouillard qu’elle venait de traverser. Elle était en chute libre dans… Le ciel ! Sous ses pieds, elle voyait le bleu s’intensifier et l’air devint gentiment plus froid. Le bleu était presque noir et les étoiles fugitives devenaient plus brillantes. Elle n’avait jamais vu d’étoiles auparavant. On aurait dit de petits diamants éparpillés sur un tissu bleu marine.

Alors que les derniers tons bleus s’étaient dissous dans le noir de l’univers, elle s’approcha d’un long ruban blanc étoilé. Autour d’elle, l’espace était totalement silencieux, elle chutait simplement dans le vide. Un mugissement glaçant la sortit alors de sa contemplation. Affolée, elle regarda dans le ruban nuageux sous ses pieds, mais le cri ne venait pas de là. Il venait de derrière elle. Elle regarda et vit alors une chose terrifiante : l’espace venait de se comprimer en un point ! Son point de départ, là d’où elle avait sauté. La matière autour d’elle fut comme aspirée. En observant bien, elle aperçut une forme noire sur fond noir dont la bouche grande ouverte semblait être un aspirateur de l’enfer.

A son plus grand étonnement, à la place de se faire avaler comme le reste des étoiles qui filaient autour d’elle, elle fut comme repoussée par ce pôle d’énergie, mais le petit bout de son âme qui avait été contaminé par les noirceurs démoniaques de la divinité en colère se mit à tressauter, comme attiré par ce gouffre. Son esprit commença alors à se diviser en deux parties. Prise d’une soudaine démence, elle commença à rire à gorge déployée d’un rire hystérique et fou, les mains serrées autour de sa tête comme pour essayer de garder en elle la partie qui lui faisait perdre l’équilibre. Sa chute s’accéléra vers ce qui semblait être un gros nuage brumeux. Les objets célestes passaient à côté d’elle à toute vitesse, l’air de la fine atmosphère dans laquelle elle venait de pénétrer semblait aspiré par cette horreur. Sans même la freiner, il passa autour d’elle pour rejoindre l’abysse béante. En quelques secondes, elle atteignit les nuages. Elle s’y enfonça lentement, comme si rien ne s’était passé, glissant doucement à travers le brouillard épais. La tache noirâtre de son bras qui la faisait tant souffrir quelques secondes plus tôt se cicatrisait, son âme se soignait tranquillement comme guérie par la vapeur d’eau. Sa mémoire se floutait. Elle sentait la brume lui arracher des bribes de souvenirs. Sur son bras, elle aperçut la cicatrices violette de la brûlure, mais elle ne se souvint pas d’où elle venait. Tout ce qu’elle savait c’est qu’elle s’était endormie et que maintenant elle tombait en chute libre, comme dans un rêve, dans un océan de brouillard apaisant. Quand elle fut calmée et purifiée de tous ces souvenirs atroces, la brume la cracha sur quelque chose qui la glaça d’effroi sans qu’elle en comprenne la raison. Elle venait de tomber sur un fil. Un long fil qui s’étendait à perte de vue, séparant deux mondes. Celui d’où elle venait, au-dessus d’elle, était simplement un gouffre rempli de brume et l’autre au-dessous d’elle ressemblait à un ciel dans lequel des nuages se prélassaient.
Un fil… Un fil plus fin qu’un fil d’araignée. Devant ses pieds étaient attachés un couteau au manche d’ivoire et une plume de colombe. Elle se baissa pour les ramasser, prit le couteau dans la main gauche et la plume dans la main droite. Autour d’elle, la brume se déplaçait lentement et elle décida de marcher sur ce chemin de soie. Tout était calme, silencieux. Les nuages en-dessous du fil commençaient à se dissiper et elle entrevoyait le bleu du ciel. Soudain, elle entendit des sons glaçants, sûrement produits par des créatures innommables. Une douleur pointa dans son esprit et elle se souvint.

Elle se souvint du jour où elle était tombée sur ce maudit fil pour la première fois, des siècles auparavant. Elle se souvint des cris, de la tache de folie grossissante dans son esprit et elle se souvint du seul dieu de cette réalité, de ce monde : le dévoreur, celui contre qui elle doit se battre pour l’éternité.

Elle ne peut pas fuir. Elle ne peut que marcher sur ce fil pour essayer de lui échapper. Mais à quoi bon courir sur cette route de folie malsaine alors qu’il n’y a aucune chance de lui échapper ? Chacun a enfoui en lui une tache faite par le monstre. Elle est plus ou moins cachée : chez certains, on ne la voit quasiment pas. Chez d’autres, la démence et la perversion suintent de tous les pores de leur peau. Mais est-ce si grave ? Après tout, la folie est indispensable à l’esprit humain. On ne peut pas la fuir, elle s’accroche à nous telle la gangrène sur un membre malade. Pourquoi ne pas y sombrer ? L’équilibre serait perdu et le but fondamental de l’esprit humain, garder l’équilibre, ne serait pas respecté. Il fallait se battre. La danseuse releva alors la tête, se racla la gorge et entama une litanie déchirante pour appeler la bête qu’elle entendit immédiatement répondre par un ricanement grinçant.