Bancales par Maëlline Rochat (1er prix 2018)

Ella est assise sur un banc de la Place Neuve. Celui sous la fenêtre du numéro huit. C’est un vieux banc en bois usé dont la peinture verte s’écaille année après année. Sur les trois planches qui constituent l’assise, il en manque une et une autre est bancale et grinçante. Bien que la doyenne du village ait toujours connu ce banc vert et décrépit, Ella l’appelle « mon banc », car depuis petite elle s’amuse à sauter et à se laisser glisser sur cette balançoire improvisée. Quand Ella avait huit ans, ses parents se disputaient continuellement et un jour ce fut trop. Ella vit sa maman donner des valises à son papa, les grandes, celles qu’ils utilisaient pour aller en vacances chez son grand-père. Sa mère lui expliqua que, dorénavant, elle aurait deux maisons. Et depuis ce jour, tous les vendredis, Ella attend son transfert sur son banc, point fixe entre deux mondes qui se font face, comme si elle était au milieu d’un tapecul en constant balancement.

C’est vendredi aujourd’hui. En attendant son père sur le banc, Ella regarde les adultes qui traversent rapidement la Place Neuve, observe les jeunes de son âge marchant les yeux fixés sur leur téléphone portable, scrute avec appréhension les sillons creusés sur le visage des personnes âgées et détaille les attitudes des enfants. Elle cherche à repérer parmi ces derniers ceux qui semblent pouvoir grandir exempts de pierres d’achoppement. Ella est assise, trois livres posés à son côté de manière inhabituelle : placés avec minutie, le premier fait office de base et les deux autres en pyramide. Ella aime bien les châteaux de cartes.

Les cloches de l’église sonnent dix-sept heures. Entre deux gongs, un grand bruit se fait entendre dans l’appartement du bas du numéro huit. Ce doit être Léandre.

Léandre est le fils infirme de la secrétaire du maire du village. Il fut baptisé Léandre, car lorsque sa mère était enceinte, elle s’éprit d’un comédien français ; elle voulait que son fils devienne dramaturge. Mais le petit Léandre se retourna plusieurs fois dans le ventre de sa mère et vit le jour, le cordon ombilical en guise de médaille. S’ensuivirent opérations, séances de rééducation et surtout plusieurs placements dans des établissements spécialisés. Il y en a un, sur le haut du village, où Léandre passe cinq jours par semaine. Tous les jeudis en début d’après-midi, une dizaine d’entre eux, l’un en chaise roulante et ne pipant mot, l’autre clopinant tout de travers, sont libérés et se dirigent vers la place de jeu. Cette escapade hebdomadaire, Ella peut l’observer depuis la fenêtre de sa classe. Elle se sent toujours un peu « bizarre » devant ce spectacle bruyant. Un mélange de soulagement et d’effroi.

Un jour, agacés par le raffût des enfants, un groupe de retraités se rendirent à la mairie pour se plaindre du tapage et demander leur évacuation. Plainte toujours en traitement…

Depuis la fenêtre entrouverte du numéro huit, des lamentations rauques parviennent aux oreilles d’Ella, suivies d’une autre voix, suave et faussement réconfortante : « Ce n’est pas grave, mon petit, je vais désinfecter et tout nettoyer. Mets-toi dans un coin et surtout ne bouge plus, je reviens. ». Après un petit moment de silence, Ella sursaute en voyant surgir de la fenêtre une tête sombre et inondée de larmes. Léandre. Il marmonne et renifle, puis tourne la tête et regarde un petit pot sur le rebord. Un petit pot avec une petite pousse au-dedans. C’était une activité du centre, ils avaient fait du jardinage pour la fête des mères. Léandre s’en souvient bien : il n’avait rien cassé et s’était montré exemplaire. Il saisit le pot et le place devant lui. Du bout des doigts, il le pousse très lentement, centimètre par centimètre, gravement, vers le vide. Lorsque le pot parvient à son point d’équilibre précaire, il retire sa main et le laisse à sa chute inexorable. Le pot vient s’écraser sur la chaussée, à côté du banc d’Ella. Léandre la regarde et lui dit dans un rictus déformé : « Elle poussait trop lentement, et pas droit. »

Ella ferme les yeux et se concentre sur les différents bruits de la place. Elle perçoit le pépiement des oiseaux dans les arbres du parc, le bruit de la circulation au loin, et soudain, un roulement de planches à roulettes raclant le bitume. Ella ouvre les yeux et reconnait Aman – un camarade de classe – en compagnie d’un ami. En les observant s’amuser à effectuer des figures, elle repense au jour où le professeur d’histoire-géo avait demandé à Aman s’il acceptait de relater sa venue jusque dans ce village. Alors, avec pudeur, il avait raconté sa vie dans son pays, la traversée des différents Etats et surtout celle, interminable, effroyable, de la Méditerranée. Ella frissonne et lève les yeux vers Aman. Ce dernier est en train de plaisanter en tentant de rester en équilibre sur son skate, il semble fier. Mais l’image se trouble à nouveau et le skate se transforme, pour Ella, en embarcation précaire : Aman se trouve entouré d’une foule de migrants oppressés, abattus mais espérant toujours un avenir meilleur, comme lui. Ella l’imagine debout s’évertuant à garder une certaine stabilité malgré le tangage incessant, le roulis et la masse humaine qui l’oppresse, tentant désespérément de rejoindre le bord de la proue pour pouvoir s’agripper au bastingage et surtout ne pas chavirer, sombrer … Un cri la sort de son tableau. Tout réapparait net : Aman a raté son trick et se retrouve à terre. Son ami s’approche en lui tendant une main secourable, mais déjà Aman se relève et lui fait signe que tout va bien. Ils rient et s’élancent côte à côte sur leur planche.

De la porte d’entrée du numéro huit, à deux pas du banc d’Ella, des cliquetis de clés se font entendre. Ella vérifie l’horloge du clocher : à cette heure-ci, ce ne peut être que Richard Hoghart qui sort de chez lui. Chaque semaine, ils échangent deux mots, puis Monsieur Hoghart traverse la place pour entrer dans le bistrot « Du vieux avec du neuf ». Monsieur Hoghart lui a expliqué que le nom venait de la femme du tenancier, une grande adepte des concepts philosophiques que l’on retrouve dans les magazines féminins.

Il est dix-sept heures quarante et Richard Hoghart, à soixante-seize ans, est toujours aussi ponctuel que lorsque qu’il faisait partie des « actifs ». Grand-père aux cheveux aussi blancs que sa peau est noire, il est, selon Ella, un parfait grand-père : sympathique, drôle, intéressant et bien sûr généreux. Mais aujourd’hui, plus personne ne profite de ses qualités : ses enfants l’ont oublié, comme on oublie une peluche qui nous a beaucoup apporté, petit, et sa femme s’en est allée de vieillesse, il y a deux ans.

Toute sa vie, Hoghart a travaillé. Il avait commencé gamin, pour payer ses fournitures scolaires, puis il avait combiné les études et les petits boulots d’étudiants. Ses parents voulaient qu’il arrête : « Pourquoi se fatiguer quand on peut avoir un bon métier d’ouvrier ? ». Il se brouilla avec eux et, dans l’isolement, traversa ses études supérieures sous les « Mais arrête ! » de ses amis et les « Je vous déconseille de continuer » de ses professeurs.

Malgré cela, il les réussit et retourna dans sa famille. Son père était mort, faute de soins. Il s’en voulut et s’occupa de sa mère, tout en cherchant du travail. Il n’en trouva pas, dans sa spécialisation, qui soit assez proche pour rester auprès de sa mère, alors il dut finalement travailler comme ouvrier dans une usine. Là-bas, il essuya les critiques, les incompréhensions et le mépris de ceux qu’il croyait être ses amis. Et puis sa mère mourut à son tour alors il chercha une femme et se maria. Finalement, la retraite arriva plus rapidement qu’il ne le pensait…

Vendredi passé, voyant les livres entassés à côté d’Ella, Monsieur Hoghart l’avait prévenue : « Trouve le bon équilibre, ma petite, pour ne pas avoir de regrets ! ». Richard, sans doute, se sentait vieux.

Le voilà maintenant qui sort de l’immeuble, mais il trébuche sur la dernière marche du perron. Ella retient son souffle, s’apprête à détourner la tête. Un couple se précipite alors au secours du vieil homme et réussit à le retenir à temps. Ella se lève du banc, s’inquiète de l’état de Richard. Le vieillard les rassure d’une voix lasse et s’en va en direction du bistrot. De leur côté, l’homme et la femme continuent leur chemin ensemble et Ella se retrouve à nouveau seule.

Elle se rassoit, nostalgique, sur la latte bancale, se berce en les regardant s’éloigner, sous les coups du clocher qui sonne dix-huit heures.