L’Aube, l’apogée de la nuit par Aurore Kleisl (1er prix 2020)

J’arrive à 21h00 précises. La foule est déjà en pleine effervescence. La musique est assourdissante. Les lumières m’aveuglent, même dans l’obscurité. Je vais directement au bar et commande un rhum-coca. Je n’attends personne. Qui me rejoindrait ? Moi, le garçon solitaire et étrange, que personne ne connaît vraiment. Inconnu de lui-même. Je parcours la foule du regard. J’aperçois de lointaines connaissances, des camarades de classe, des dealers. J’irai vers eux plus tard. J’ai toute la nuit pour la drogue. Je profite donc du goût brûlant de l’alcool sur ma langue et dans ma gorge avant qu’elles ne soient totalement engourdies. Ce soir, les dépenses ne sont pas importantes. Je ne veux plus ressentir ce monde. Je veux m’élever au-dessus de lui. Dès que j’ai fini mon verre, j’en commande un autre. Et ainsi de suite. Je varie les alcools, mais je ne m’arrête pas. Quand j’ai la tête qui tourne, je me lève et avance vers la piste de danse. Les corps en sueur se bousculent, se cognent les uns aux autres. Les gens bougent sans fin, sans aucun but. L’exemple même de la vie. On bouge, on sourit, on fait comme si tout allait bien. Mais rien ne va. L’existence ne se résume qu’à la solitude et la pression. La solitude, parce que même en groupe, avec des amis ou de la famille, on reste seuls. Seuls avec nos secrets, nos peurs, nos doutes et nos incertitudes. La pression, car tout le monde nous juge. Constamment. Sommes-nous assez beaux ? Assez intelligents ? Assez populaires ? Assez heureux ? Sans jamais s’arrêter. Et tout ça pour quoi ? Nous allons tous disparaître, être oubliés. Si au moins l’existence avait un but, elle serait plus supportable. Alors, pour l’oublier, on sort. On danse. On fait comme si. Alors je le fais aussi. Une dernière fois. Et l’alcool m’aide à oublier.

Je n’ai pas toujours pensé comme ça. J’ai eu une enfance heureuse. Les autres m’importaient peu. Mais la fin de l’insouciance arrive toujours trop tôt. Elle nous arrive dessus comme une balle dans la poitrine. Violemment, douloureusement, irréversiblement. Ma balle à moi, ça a été ma mère, ou plutôt son cancer. Il l’a fait dépérir peu à peu. Il me l’a arrachée lentement, pour me montrer mon impuissance. Il m’a réduit à néant. À l’état de spectateur. Je regardais la mort s’emparer de la personne la plus importante de ma vie, sans pouvoir rien faire. Les allers et retours à l’hôpital, la chimio, les médicaments, les médecins. Rien ne marchait. C’était comme si le cancer nous regardait de haut, nous crachait dessus et riait de nos tentatives désespérées. Le jour de mes dix ans, mon père m’a amené à l’hôpital. Ma mère y était depuis trois semaines. Au début, je n’avais pas compris pourquoi c’était si urgent. Puis je l’ai vue. Aussi pâle que la brume, presque déjà fantôme. Les machines autour d’elle émettaient des bips réguliers et espacés. Lents. Trop lents. Je me suis approché d’elle. Elle pouvait à peine ouvrir les yeux. Elle m’a tendu la main. Je la lui ai prise. Elle était froide. Ma mère avait toujours eu les mains froides. Mais jamais autant. Comme si la vie l’avait déjà quittée. Une larme a coulé sur ma joue. Elle a soufflé : « Ne pleure pas ». Puis, elle m’a dit de m’approcher. En collant ses lèvres contre mon front, elle m’a murmuré des mots qui résonnent encore en moi. Elle s’est recouchée et a fermé les yeux pour la dernière fois. Les machines se sont tues. Le silence est devenu horrible. Impossible à supporter. Et là, à l’instant où ma mère a rendu son dernier souffle, mon cœur s’est vidé.

Il est 22h37. Je ne sens plus mon corps. L’alcool et la danse effrénée y sont parvenus. Mais la douleur reste là. J’ai besoin de quelque chose de plus fort. Je vais vers le premier dealer que je vois. Je veux me faire un trip au LSD. Je m’achète une pilule. Ça devrait suffire pour l’instant, mais il faut attendre qu’elle fasse son effet. Si je prends autre chose en attendant, je risque d’avoir un bad trip. Alors, je retourne sur la piste. Je danse un moment. Je regarde autour de moi. Au milieu des gens, je vois un jeune homme. Il doit avoir à peu près le même âge que moi. Il est seul. Je l’observe. Grand, cheveux bruns, regard perdu. Beau. Il danse comme un enragé, comme si sa vie en dépendait. Je vois qu’il me regarde également. Je me rapproche de lui. Mon rythme cardiaque s’accélère. Ça ne peut pas être déjà le LSD. On commence à danser ensemble. On se rapproche. Je sens son souffle irrégulier sur ma joue. On ne parle pas. Ce n’est pas nécessaire. Il est autant assommé par l’alcool que moi. Peut-être même plus. Tout en lui m’attire. Ses mouvements me fascinent. Ses mains se posent sur mes hanches. Ma peau s’embrase à son contact. Il se penche vers moi et m’embrasse. Je lui rends son baiser. D’abord doucement. Puis, je m’arrache à toutes mes retenues. J’ai trouvé une drogue qui n’altérera pas le LSD. Nous allons aux toilettes. Une fois dans la cabine, il me plaque contre le mur. Il glisse ses mains sous mon t-shirt. Chaque pore de ma peau ressent son contact. Je déboutonne sa chemise. Je perçois la sueur sur son torse parfaitement sculpté. Il défait ma ceinture et descend sa main dans mon boxer. Elle est brûlante. Exaltante. Je retiens un râle de plaisir. Dehors, loin d’ici, la musique continue à tonner. Les gens ne se doutent pas de ce qu’il se passe. Puis, il s’arrête. Il me regarde et s’agenouille devant moi. Il me baisse mon pantalon. Commence à me lécher. Me prend dans sa bouche. Je me mets à trembler. Des pulsations remontent de mon entre-jambe et se diffusent dans tout mon corps. Le plaisir se propage dans mes membres. Me monte à la tête. Je tremble. Tout s’accélère. Et là, dans un dernier sursaut, je me relâche. Il se relève, me sourit, m’embrasse et s’en va. Je reste planté comme ça, les bras ballants, dans ces toilettes sombres. Je remonte mon pantalon et sort.

Je ne le vois nulle part. Il s’est volatilisé. Ce n’est pas grave. Je n’en demandais pas plus. C’est tout ce qu’il me fallait. Maintenant, je commence à ressentir les effets. Les murs se mettent à onduler. Les gens bougent au ralenti. Les lumières s’accentuent. Pourtant, elles sont plus douces à regarder. Je ferme les yeux. Tout tangue. Comme si le sol était devenu la mer. L’océan. Je me fais emporter par la marée humaine. Sans jamais me noyer. Mais le meilleur reste le son. La musique. Elle s’intensifie. Elle est partout. Autour de moi, en moi, dans ma tête. Je ne peux plus entendre mes pensées. Le silence qu’elles laissent est comblé par les basses qui font vibrer mon corps. Elles font bouillir mon sang et battre mon cœur. La mélodie se distord, devient vague dans l’océan. Grande, majestueuse, magnifique. Je peux presque la voir. Dansante, loin et si proche. Elle est tout ce que je n’ai jamais été. Libre, heureuse et par- dessus tout, elle a un but. Elle nous survivra. L’humanité continuera à l’écouter durant des décennies. J’ouvre les yeux. Au milieu de la foule, je vois ma mère qui danse. Elle tourne, saute, flotte, s’envole. Elle est plus belle que jamais. Elle me regarde et me sourit. Je vais vers elle. Nous dansons ensemble pendant une éternité. Je vole avec elle, je ris avec elle. Tout me parait vrai. Puis, elle se penche et me murmure six mots à l’oreille. Ses derniers mots. Et là, je tombe. De très haut. Et la chute est douloureuse. Très douloureuse.

Après la mort de ma mère, mon père a sombré dans l’alcool. Il a oublié qu’il avait encore un fils, qu’il en était responsable. Pendant longtemps, j’ai baigné dans l’illusion qu’il me restait encore un parent. Mais un jour, je me suis réveillé. Ce jour-là, les coups qu’il m’a donnés n’étaient pas que physiques. Il m’a pris ce qu’il me restait et l’a brisé en mille morceaux. Les illusions, les rêves, les espoirs. Comme souvent, il était allongé sur le canapé, ivre, la bouteille vide au sol. Moi, je rentrais de l’école. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai claqué la porte un peu trop fort, ou parce que je suis rentré au mauvais moment, ou tout simplement parce que j’existais. Quand je suis arrivé, il m’a sauté dessus. Il grognait des choses inaudibles. Il m’a frappé. D’abord à la tête, puis au ventre, au torse et à l’entre-jambe. Ensuite, il a arrêté. Comme ça. Aussi soudainement qu’il avait commencé. Il est allé se rasseoir sur le canapé. Ses lèvres ont commencé à remuer. Au début, je n’ai pas compris ce qu’il disait. Il aurait mieux valu que je ne comprenne rien du tout. Malheureusement, les mots les plus affligeants arrivent à nos oreilles plus rapidement qu’une panthère sur sa proie. Il a dit que je lui rappelais maman. Que j’étais comme son fantôme ambulant qu’il était obligé de voir chaque jour. Qu’il aurait préféré que je sois mort à sa place. Qu’il avait hâte que j’aie 18 ans, pour ne plus avoir à s’occuper de moi. À ce moment, je me suis promis que ce serait le cas. Qu’à mes 18 ans, il n’aurait plus à s’occuper de moi. Je sais, il était ivre. D’alcool et de chagrin. Mais chagriné, je l’étais aussi, et j’avais besoin d’un père. Lui n’était plus là.

Il est 5h19. Je sors du night-club. C’est bientôt l’heure. Je pourrais encore dire beaucoup, faire beaucoup. Mais ce ne serait que superflu. Ça n’a plus d’importance. Je déambule dans les rues de la ville un moment. Je ne pense plus. Les pensées m’ont quitté. Le silence est enfin revenu dans ma tête. Le calme. La sérénité. Je laisse les derniers restes de la nuit, l’alcool et la drogue, couler hors de moi et me rendre mon corps. Un corps délabré, déjà ravagé par les substances et l’abus. Je marche jusqu’au port. Là, il y a un banc. J’y allais souvent avec ma mère, petit. On prenait une glace et elle me racontait des histoires. Aujourd’hui, le marchand de glace n’est pas encore ouvert. C’est mon seul regret. Ne pas avoir pu manger ma dernière glace. Je m’assois sur le banc. Les premières lueurs du soleil apparaissent à l’horizon. C’est l’aube. L’apogée de la nuit. Quand les hommes dorment et que la nature s’éveille. Seul véritable moment de calme. Quand les premiers rayons de soleil chassent les dernières traces d’obscurité, d’ombres sur la ville. Je sors le petit sachet. À l’intérieur, il y a mon billet pour partir. Si loin que personne ne pourra me retrouver. Je sors l’héroïne. Je la mets dans la cuillère. Un demi-gramme devrait suffire. Je rajoute un peu d’eau et d’acide citrique. Je positionne le briquet sous la cuillère et fais chauffer la mixture. Je regarde une dernière fois l’océan. J’aurai donc réussi à donner à mon père ce qu’il voulait. Ce matin, huit ans après la mort de ma mère, le jour de mes 18 ans, je ne serai plus son problème. Je repense aux derniers mots de ma mère. Ces six mots gravés dans ma mémoire. On se reverra. Je t’aime. Oui maman, on se reverra. Je pique l’aiguille dans le creux de mon coude et je ferme les yeux.