Échapper à l’angoisse par Julianne Grin (1er prix 2022)

La voilà qui revient.

Cette angoisse familière, qui noue mon ventre, qui oppresse ma poitrine. Depuis le temps, je devrais avoir l’habitude de ses allées et venues, mais malgré tout, elle arrive toujours à me prendre par surprise. Maintenant qu’elle est là, je reconnais les symptômes qui annoncent que la tempête sera violente… Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour essayer de la calmer. Essayer de me calmer. Essayer de limiter les dégâts.

Une fois de plus, je cherche un coin tranquille dans cet amas hideux de plastique et de béton, un endroit discret où on ne me dérangera pas. Si seulement il ne faisait pas si froid dehors… Une fois de plus, je me replie sous les escaliers. C’est ce que je trouve de plus proche de l’isolement dont j’ai tellement besoin. J’essaie de respirer aussi lentement que possible.       Une fois de plus, je me prépare, comme un chevalier qui se prépare au combat, un casque audio pour seule armure. La musique est la meilleure protection que je puisse espérer.

Les cordes jouent l’introduction, une poignée de notes qui pleuvent délicatement dans mon oreille gauche, puis dans la droite. Le volume augmente ; c’est au tour des percussions d’entrer en scène, immédiatement suivies par la voix. Les sons s’entremêlent, créant une harmonie sublime, parfaite, divine. Je m’y raccroche comme on s’agrippe au bord d’une falaise, les deux pieds dans le vide, criant à l’aide en sachant que personne ne viendra. J’essaie d’écouter chaque instrument, de séparer mentalement les différentes strates de musique superposées. J’écoute la mélodie comme si je la découvrais pour la première fois, comme je l’ai découverte un million de fois déjà. Ça sonne à la fois familier et nouveau ; je remarque des détails qui m’étaient restés inaudibles aux précédentes écoutes, tout en connaissant par cœur la progression du morceau, la chanson et ses paroles mystérieuses, dont je perçois un peu le sens sans pouvoir -ni vouloir- tenter de l’expliquer verbalement. Chacune des intonations et des sonorités fait entrer mon âme en résonnance.

Je n’écoute pas la musique, je la vis. Je ferme les yeux, et ça y est, je quitte ce monde, la réalité s’efface, la chanson m’entraîne dans un univers différent. Intérieur. Une sorte de jardin secret.

C’est un trou de verdure où chante une rivière.

C’est ce secret que Rimbaud semble avoir découvert avant moi.

C’est un paysage créé de toutes pièces par mon esprit, qui semble pourtant plus réel, plus vivant, plus beau que tout ce que j’ai pu voir ailleurs.

Les arbres qui se balancent lentement au rythme d’une légère brise, rythme qui est le même que celui du chant scandé par la rivière. Les oiseaux qui l’accompagnent, remplaçant voix, cordes et percussions. Les innombrables fleurs rivalisant d’élégance qui forment un tapis multicolore à mes pieds. Au loin, les montagnes, majestueuses, dont les cimes semblent veiller sur moi. Le soleil, qui rayonne doucement, me réchauffant le visage. Je respire à pleins poumons les odeurs de l’éternel été qui règne dans cette contrée d’infinie quiétude. Je m’allonge dans l’herbe, sous la nue, les pieds dans les glaïeuls.

Tout est parfait.

Je me sens en sécurité ici. Mieux, j’ai l’impression d’être à ma place. C’est mon unique refuge. J’y viens toujours quand je suis au plus mal, pour oublier tout le reste ne serait-ce qu’un instant. Prendre une pause. Souffler un peu. Respirer enfin.

Mais je sais malheureusement à quel point ce jardin secret est éphémère. Tôt ou tard, je vais devoir le quitter pour rejoindre la dure réalité. Je savoure d’autant plus chaque seconde de ce calme retrouvé.

Pourquoi est-ce que je n’arrive jamais à rester plus de quelques minutes ?

Je voudrais passer ma vie ici. M’étendre aux côtés du dormeur du val et le rejoindre dans son sommeil sans fin. Même si je sais que c’est peine perdue, je lutte de toutes mes forces lorsque je sens les ténèbres s’approcher, m’encercler, s’emparer de moi et m’extraire de mon jardin imaginaire, qui s’efface pour laisser la place… au néant. Le noir le plus complet. La musique, l’harmonieuse symphonie a laissé la place à une atroce dissonance. Je retire mon casque ; je préfère encore le silence à cette horreur.

Il me faut un moment pour réaliser que je suis en train de pleurer.

Déjà.

Encore.

Il paraît que pleurer toutes les larmes de son cœur nettoie le visage, alors je me laisse aller,  je m’abandonne à leurs bons soins. Elles coulent en un torrent ininterrompu. Je suis sûrement très sale. Je crois entendre une voix, mais elle semble floue, comme si elle venait de très loin. Sûrement mon imagination. Peut-être le jardin qui m’appelle…

Je me laisse emporter par le flot de mes pleurs, en tremblant comme une feuille, au point que je doute de jamais réussir à me calmer. La douleur me frappe et me traverse par vagues, véritables tsunamis qui me noient presque, puis font mine de me laisser la vie sauve, me ramenant à la surface, ne m’y faisant respirer que pour mieux pouvoir m’envoyer par le fond à nouveau et recommencer à me torturer.

Mon corps semble en proie à la guerre civile. Mes côtes se resserrent comme un étau autour de mes poumons, qui tentent de se remplir d’air pour les tenir à distance, ma gorge, refusant de coopérer, ne laisse entrer l’oxygène qu’au prix d’une lutte incessante, laissant échapper des sons étranges, des sanglots qu’on confondrait avec des cris d’animal en détresse, mes tripes s’enroulent sur elles-mêmes, se contractent, se tordent et se débattent comme un serpent mourant, les battements de mon cœur ressemblent aux bip-bips accélérés d’une bombe sur le point d’exploser, et mes yeux, qui coulent encore et toujours, faisant inlassablement pleuvoir ce liquide qui laboure mon visage, répandant du sel sur mes lèvres comme les Romains sur les ruines de Carthage, pour s’assurer que rien n’y repousse.

Je suis aveugle. Insensible à tout autre contact que celui de mes mains sur ma tête. Je n’entends plus que le son de mes pleurs. Je n’ai dans ma bouche sèche que le goût amer du désespoir. La seule odeur qui me parvient est celle, aigre, de ma propre solitude.

Pourtant, petit à petit, les sanglots se font moins violents. Les vagues sont de plus en plus espacées. Mes organes se remettent lentement en place. Je respire. Difficilement, irrégulièrement, mais je respire, c’est déjà ça. J’entrouvre les yeux.

Un glas strident, insupportable, retentit pendant une éternité avant de consentir enfin à se taire, me laissant un peu groggy et avec les tympans en miettes.

Je vais être en retard en cours de maths.