« Rencontre manquée » par Anaïs V. Sancha (2ème prix 2014)

Rencontre manquée

 

C’était un mardi, aux environs d’une heure du matin. Les étoiles étaient au rendez-vous. Après coup, je me dis qu’elles avaient donné un aspect brillant et même éclatant à un acte horrible. Je pense qu’il aurait fallu qu’il fasse jour pour que cela ressemble moins à un cauchemar. De cette manière, aucun risque de déni, surtout qu’il y aurait sûrement eu des témoins. Mais cette nuit de mardi reste dissimulée, masquée par le ciel, voile presque noir percé de petites lueurs. L’espoir. Ce que Maman recherchait désespérément et qu’elle aurait pu trouver si cela s’était produit en plein après-midi, ou même en fin de matinée. J’en suis convaincu.

Ce mardi, je n’étais qu’un petit bout de pas grand-chose, en fait. Si vous croyez les philosophes qui affirment que l’âme de tout être humain existe avant son entrée dans un corps et persiste après le dernier souffle de celui-ci, alors considérez-moi comme tel. Une âme. Flottante, libre. Peut-être en manque de matérialisation, aussi. Un peu. L’envie de jambes, de bras, d’yeux et de bouche m’était lancinante et était devenue insupportable en ce mardi 18 septembre de l’année 2007. Pour tout vous dire, ce que je désirais au-delà de toute chose était plutôt de l’amour maternel.

Il faisait froid ce mardi-là. Le vent, silencieusement violent, faisait tanguer les arbres – des bouleaux – qui entouraient cet étroit chemin de gravier sillonnant. Quelques feuilles mortes en quête d’un dernier voyage tourbillonnaient ensemble à faible distance du sol. Là, un lampadaire fatigué menaçait de tomber. En attendant, il se balançait avec lassitude, se fondant parfaitement au tableau que ce paysage triste offrait. Peu accueillant, me direz-vous ? Certes. Mais ce n’est pas par cet assourdissant silence que j’ai été attiré.

Sa tignasse rousse virevoltante m’est apparue aussi ardente qu’un feu follet. Elle était si pressée… Par son énergique apparition elle a bousculé l’unité de ce parc naturel abandonné. Pourtant, sa fatigue l’étouffait, l’enveloppait, l’écrasait. Je voyais bien qu’elle luttait pour ne pas la laisser gagner. J’ai pu sentir sa peur. Son effroi m’aurait glacé le sang si j’en avais seulement été pourvu à ce moment-là. Étrangement fasciné par sa présence soudaine, j’ai cherché à comprendre ce qui pouvait tant l’effrayer.

Et puis, alors qu’elle se retourne furtivement avant d’accélérer sa course, je le vois. Ce qui m’a immédiatement frappé chez lui, c’est l’expression de son visage. C’est comme s’il était affamé, mais au point d’en devenir féroce. Ses yeux noisette injectés de sang m’ont tout de suite fait comprendre l’intensité de la peur de Maman. Mon premier réflexe, désolant, je l’avoue, a été de m’enfuir et d’attendre un peu avant de trouver une autre occasion d’obtenir un corps humain et tout ce qui va avec. Or, mon instinct de lâche s’est ravisé et j’ai à nouveau observé la chevelure enflammée de celle qui allait être – je le ressentais et je le désirais – ma génitrice. Avec l’aide de cette envie et surtout avec celle du vent, j’ai suivi ce spectacle affreux mais fascinant.

Flairant l’envie du poursuivant d’infliger de la souffrance à celle qui ne lui avait pourtant rien demandé, je me suis projeté dans l’avenir. Déjà. Hâtivement, je me suis fait la promesse d’acquérir avec l’âge autant de force que possible pour toujours veiller sur Maman et la protéger de quiconque lui voudrait à nouveau du mal. J’allais être un « bout de chou » avant d’être un garçon puis un homme, j’aurais donc sûrement la force d’assurer la protection physique d’une autre personne. Surtout vu l’aspect frêle de Maman.

Il va la rattraper. C’est malheureux mais certain. Si j’avais un coeur, j’en ressentirais un pincement, une douleur d’être impuissant ce 18 septembre 2007. Même si cet homme, ce monstre, m’a permis de pouvoir être plus qu’une âme, je le hais de sa dégoûtante attitude. Autant le mardi qu’aujourd’hui, trois mois plus tard, cela me répugne qu’il soit et qu’il reste malgré tout mon papa.

Maladroitement mais avec toute la force de son désir animal écoeurant, Papa agrippe l’avant-bras de Maman. Ce geste la surprend. L’effraye. On dit qu’il existe trois réactions à la peur : la fuite, le combat et la pétrification. Je constate que le cerveau reptilien de ma chère génitrice opte, sans son accord, pour la troisième variante. Cela ne plaît apparemment pas à Papa. Il veut de la résistance, de la violence. Pour tenter de stimuler cela chez Maman, il lui assène un coup de poing dans le foie tout en continuant à l’empêcher de fuir par l’emprise incessante qu’il fait subir à son avant-bras. Les forces de ma génitrice sont encore plus minimes qu’elles ne l’étaient jusqu’alors.

Papa, le regard plus animal que jamais, part en quête d’un lieu plus caché que le milieu du chemin gravillonné. Il est immobile. Elle a les yeux rougis par un torrent de larmes imminentes. Alors que ses yeux se mettent à briller, il effectue plusieurs pas jusqu’à une sorte de petite clairière qu’il a aperçue malgré l’obscurité de la nuit. D’un geste irrespectueux, il pousse Maman à terre. Cette dernière, épuisée, ne parvient même pas à se relever. Toutefois, ses cordes vocales se réveillent et un cri strident lui sort de la gorge. Le monstre qu’est mon géniteur n’apprécie pas du tout cela, bien qu’à cette heure-là, il soit très peu probable que quiconque promène son chien aux environs.

« C’est ça que tu veux, ma belle ? Ne t’en fais pas chérie, tu vas beaucoup aimer », murmure Papa tout près du visage de Maman tout en lui maintenant les bras à présent écrasés par la pression qu’exercent ses genoux. Il ouvre ensuite la braguette de ses jeans. Ma pauvre génitrice sanglote. Je crois qu’elle prie silencieusement, aussi. Elle n’est entrée dans ce bar que pour deux raisons : ses dix-huit ans et sa meilleure amie, en retard. Comme toujours et comme ce soir, surtout. « Joyeux anniversaire », murmure-t-elle tristement. Et ces mots m’ont rendu malheureux avant même d’avoir connu la joie…

L’absence de douceur. Des coups de reins affreusement violents. Une main sur sa bouche désespérément mordue excitant tout un individu. Deux corps emboîtés, empilés, étrangers. Une immobilisation forcée, détestée, tant bien que mal contestée. Deux désirs : s’enfuir de cette première fois qui ne reviendra pas, déjà consommée, et rugir de ce plaisir, celui d’infliger la douleur. Maman a mal, elle veut que tout s’arrête : ce viol, cette nuit, cette année. Cette vie.

Alors que Papa s’apprête à déverser des chômeurs, quelques fanatiques de sports extrêmes, deux ou trois politiciens, deux jumelles violonistes de haut niveau, une douzaine de criminels, trois anthropologues, une avocate, presque quarante professeurs, près de dix alcooliques, une chanteuse et que sais-je encore – nous sommes beaucoup trop – je suis au garde-à-vous. Moi. Prêt à être celui auquel je suis destiné. Résolu à patienter neuf mois avant de suivre le chemin déjà tracé qui est le mien. Voilà. Le moment est venu. En un instant, je deviens la fameuse « petite graine » de Papa et Maman.

* * * * * * * * * * * * *

Déni de grossesse. Ce mot résonne en moi à chacun des pas de ma chère génitrice. J’aimerais bien que la résonance parvienne jusqu’à elle… Maman, salut, c’est moi, ton presque-bébé, ton foetus, ton Max, ton Louis, ton Franck ou ton Eric. Personnellement, j’aime bien Julien.

Maman !

Pas de réponse. Elle continue à marcher, déterminée mais brisée. Ce matin, elle voulait mettre une jupe. Et puis, elle a regardé le bas de training qui fait presque partie intégrante de son corps depuis plusieurs semaines déjà. Depuis le mardi. Ensuite, comme le voulait sa routine datant d’il y a trois mois, elle a fixé le miroir mural de sa chambre sans rien voir. Son regard était vide. Lassé. De la force, elle en a trop puisé profondément en elle la nuit de sa première fois. À présent, son puits est vide d’énergie et tellement rempli d’horreur, de retours en arrière, de cauchemars. Les premières heures de son anniversaire ne cessent de tourner dans sa tête encore et encore, sans relâche.

Maman !

Dialogue de sourds, le déni est trop grand. Je remue dans le liquide amniotique. Plusieurs fois des messages lui ont été envoyés, que ce soit par son corps ou par des influx électriques. Or, l’inconscient de Maman est trop puissant et l’annonce de sa grossesse ne parvient jamais jusqu’à son cerveau, sa conscience. Jusqu’à aujourd’hui seulement ! Déterminé, le début de bébé que je suis tambourine de plus en plus énergiquement en elle.

Maman, c’est moi !

Ma bataille contre ce déni de grossesse n’atteint pas l’effet escompté et l’estomac de ma frêle génitrice se retourne. En pleine rue, elle s’arrête. Son regard paniqué repère rapidement une poubelle qu’elle rejoint le plus vite qu’elle peut, c’est-à-dire plutôt lentement. Fatiguée, elle se penche en avant et vomit au-dessus des ordures.

Maman, je suis là !

À la fin de son rejet, elle renonce à aller faire les achats alimentaires hebdomadaires aujourd’hui. D’une pâleur à en effrayer un fantôme, elle tourne sur ses talons et marche en direction de la maison.

 

Quelque chose est en train de se passer. Un malheur, une tragédie. Je sais sa présence mais j’ignore son visage. J’ai peur. Cette émotion m’envahit et grossit à chaque seconde. C’est étrange, elle n’était pas là, avant. Tout comme cette larme sur la joue de Maman d’ailleurs, celle qui fait déjà la course avec une autre. Rapidement, les joues de ma génitrice deviennent humides. Ensuite, son corps se recroqueville pour se mettre en « position foetus ». Drôle d’ironie…

Ses sanglots sont silencieux, à l’image de la douleur qu’elle garde en elle. Malheureusement pour moi, aussi à l’image du bébé que je deviendrai. Vraiment ? Ma propre question m’effraie. « Être ou ne pas être » : serai-je un jour ? À présent tout me semble compromis, mis en doute. Dans les mains du danger qui plane à présent au-dessus de moi, je crois apercevoir une faux. Mon petit coeur se met à battre de plus en plus vite, ma détresse l’épuise. Mon regard devient vide, mes pensées se bousculent, la succession des événements des trois derniers mois tournent dans ma tête, mon esprit se brouille, se perd. Et soudain, je comprends.

Maman !

Son corps me rejette.

Maman !

Sans même le savoir, elle ne me veut pas.

Maman !

Dialogue de sourds, le déni est trop grand. Alors que je me bats contre la mort pour la vie, elle ne pleure pas pour moi. Tandis que je repense au mardi 18 septembre de l’année 2007, elle se redresse péniblement de son lit et titube en direction de la salle de bains. Pendant que mon petit coeur bat bien plus que la chamade, elle se verse un peu d’eau sur le visage, livide. Au même moment où je me rends compte que jamais de ma bouche elle n’entendra sortir « Maman », elle est prise de nausées et d’un terrible mal de ventre.

En même temps qu’elle tombe à terre, vidée de toute force, mon rythme cardiaque ralentit rapidement. Conjointement, nous ressentons un sentiment déchirant, celui qu’est la perte. Différemment mais simultanément, il enveloppe notre corps, notre être. Il l’envahit, l’étouffe. M’étouffe…

Son cri est l’une des dernières choses que mes presque-oreilles réussissent à entendre. Et dire que j’ai été conçu dans un cri identique à celui-ci !

Naïf, insouciant, hâtif, rempli d’espoir, fourvoyé. J’ai le temps d’être submergé par ces émotions avant de glisser hors du corps de Maman.

Maman…

L’assemblage de mes débuts d’organes, de peau, de cartilage, de membres et de vie habillent le carrelage gris anthracite de la salle de bains. De mon tombeau.

Beaucoup de sang, quelque consistance peu ragoûtante et c’est toute la vie que j’aurais pu avoir, que j’aurais dû vivre, qui se consume peu à peu. Déni de grossesse et rencontre manquée. Une mère, la mienne, qui ne me connaîtra jamais. Adieu Maman, je ne t’oublierai pas.

 

Anaïs V. Sancha, 2014, 2ème prix