« Rencontre manquée » par Pénélope Escallier (3ème prix 2014)

Rencontre manquée

 

28 mai 1995

« Noé! »
Alice courut aux côtés de son frère, s’accroupit à sa hauteur. « Fais attention, lui dit-elle alors, car les vagues sont lourdes aujourd’hui, et elles pourraient t’emporter. »
Elle l’entraîna donc vers un amas de rochers que la houle n’atteignait jamais puis ils s’y assirent tous les deux, les boucles ambrées de leurs cheveux ondulant librement dans le vent. Quelques algues brunes s’emmêlaient et s’entremêlaient autour des pieds menus de Noé, qui se reflétaient ensuite avec ses cils dans ses pupilles aigue-marine.
Alice était heureuse, là, à observer les vagues aux côtés de son frère… et pourtant un sentiment de peur l’habitait quelque peu; en effet, la violence de l’océan, parfois, l’effrayait; car l’océan, beau et gentil quand il le veut, peut toutefois devenir brutal, terriblement brutal – beaucoup trop brutal pour la délicatesse des oiseaux qui volent sur les eaux; or quand Alice voyait Noé, ce petit navire aux voiles fragiles, elle savait bien qu’il ne pourrait rien contre une telle force.
« Dis Alice… tu crois que Papa n’était pas préparé à affronter les flots quand il est mort, ou bien tu crois que c’est l’océan qui de toute façon est trop fort pour des gens comme nous? demanda alors Noé comme s’il lisait dans les pensées de sa sœur.
— Je n’sais pas, Noé… Je n’sais pas.
— Moi non plus en fait, j’en sais rien… mais j’aurais bien aimé le connaître, Papa; peut-être qu’en l’ayant connu, j’aurais su. »
Alice sourit malgré elle – comment donc aurait été sa vie si elle avait été dépourvue de ce frère qui la complétait si bien? Sans doute n’aurait-elle jamais survécu au trépas de son père – sans doute n’aurait-elle pas non plus supporté la noyade de sa mère dans l’alcool.
Oui: à deux, ils étaient plus forts.

15 juin 1997

Un large plat en terre cuite occupait le centre de la table; en son sein, un enchevêtrement de légumes parfois rouges, parfois verts, parfois jaunes, ainsi que des herbes. Ce repas lâchait dans les airs ses senteurs suaves, qu’un verre posé au bout de la table mélangeait à l’odeur brûlante du whisky.
« Maman, s’il te plaît. » fit Alice, et elle attira vers elle le verre de sa mère; quelques gouttes cuivrées s’en échappèrent, tombèrent sur la table comme des perles.
« Rend-moi ça, Alice.
— Non Maman, pas maintenant. Et pas devant Noé. »
Noé écarquilla les yeux – sans doute ne comprenait-il pas grand chose à la situation – et sa mère soupira, agacée: « Quand est-ce que tu arrêteras enfin avec ça? » Sa voix était empreinte d’une touche palpable d’amertume.
Les larmes, par vagues, remplissaient lentement les yeux du jeune garçon; Alice, remarquant cela, ne put réprimer un petit cri. « Regarde, on fait pleurer Noé! dit-elle alors.
— Mais bien sûr, ma chère fille, je vais regarder ton Noé, moi, maintenant!
— Ce n’est pas mon Noé; c’est ton fils avant tout. »
Sa mère se mit alors à rire de plein cœur et Alice, n’y tenant plus, quitta la pièce; elle entraîna son frère avec elle – elle aurait souhaité le prendre par la main mais, pour une raison qui lui était inconnue, jamais elle ne partageait de contact physique avec lui.
Ils sortirent de la maison, se dirigèrent droit vers la plage; les talons d’Alice claquaient sur les galets au rythme de son pas pressé.
Elle tenta alors de rassurer Noé en lui disant que sa mère ne pensait pas ses paroles – toutefois ce qu’elle ne comprenait pas, c’est que, finalement, c’est plutôt sa propre personne qu’elle essayait de réconforter.
Son père s’était noyé dans les flots de l’océan sept ans plus tôt; or, depuis, c’est sa mère qu’elle voyait se noyer – dans l’alcool cette fois-ci; une noyade qui ne cesserait pas avant que les abysses soient atteintes; une noyade lente mais pas moins destructrice.

12 septembre 1999

Toc, toc, toc; trois petits coups secs timidement déposés sur la porte. Alice ne répondant rien, on entra.
La pièce était étroite, son air emprunt d’effluves iodés; des livres jonchaient le sol, tantôt ouverts, tantôt fermés, et les murs étaient tapissés de papiers sur lesquels des fragments de poèmes avaient été griffonnés d’une main tremblante. À peu près au centre de la salle, recroquevillée sur elle-même à l’extrémité de son lit, Alice attendait – le docteur l’ayant prévenue quelques heures auparavant qu’elle recevrait de la visite dans la journée.
« Bonjour Alice. » fit alors une voix mal assurée, et avec elle des senteurs de whisky qui vinrent onduler dans l’atmosphère.
Alice releva son visage assombri: « Où est Noé? Pourquoi n’est-il pas avec toi?
— Alice… »
La mère de la jeune fille s’approcha; elle avait le teint pâle et des yeux livides qui trahissaient sa fatigue. Alors elle s’assit sur le lit – les draps immaculés se froissèrent légèrement sous son poids – puis elle commença d’une voix calme, posée: « Cette fois j’aimerais que tu m’écoutes. » Alice soupira, déposa son regard sur la fenêtre, mais tendit l’oreille malgré tout; dehors, il pleuvait.
Alors on lui expliqua tout – tout, du début à la fin: la plongée dans l’alcool de sa mère, causée par le décès de son père sur les océans, et la fausse couche que ces abus avaient engendré; on lui expliqua aussi son propre renferment sur elle-même à l’issue de ces événements, et la naissance de sa schizophrénie.
Ce n’était de loin pas la première fois que l’on expliquait cette histoire à Alice – elle n’avait cependant jamais accepté de l’écouter intégralement, du moins pas jusqu’à ce jour. Or maintenant elle le regrettait presque, sa tête lui tournant plus que jamais, son environnement basculant lui aussi dans les tourments de son âme; les poèmes qu’elle avait jadis exposés sur ses murs semblaient désormais l’agresser de leurs mots pointus, tranchants comme de la pierre – le mot navire, surtout, ne lui avait jamais paru
Alors les ténèbres l’envahirent comme un linceul, et il n’y avait désormais plus rien pour la distraire de ses souvenirs – clairs, vifs, précis, ils l’assaillaient de toute part.
La folie, raz-de-marée impalpable et silencieux, avait noyé Alice depuis bien longtemps – mais elle n’en prenait conscience que maintenant; dehors, il pleuvait toujours.

8 août 1990

On avait déménagé, cette année-là, dans un petit village en bordure d’océan, et on y habitait une ancienne maison de pêcheur dressée juste à l’orée des vagues. Alice n’avait alors que douze ans mais, déjà, elle avait appris à apprécier la solitude – car même dans la solitude il y a la douceur de la compagnie, ne serait-ce que par le chant des goélands, ou par celui de la houle; or qui rejetterait la solitude, sachant qu’elle implique solidarité de la nature?
Pas Alice, en tout cas, qui passait sur la plage de galets fins la plupart de ses soirées estivales. Elle restait là, assise sur les rochers, ses pieds balançant dans le vide, et elle observait les vagues qui, au gré du vent, naissaient puis mouraient; parfois, elle accompagnait même leur courte vie des vers d’un poète – dont le nom lui échappait – qu’elle chantait sur un air délicat:
« Mais tu n’me verras pas m’enfuir
Dans les bras d’un autre navire
Car tu sais, dans le creux d’la mer
Je verrai toujours ta lumière. »
Bien qu’incertaine de ses termes exacts, elle avait plaisir à chantonner ainsi ce poème, surtout dans la situation qui était la sienne à ce moment-là: son père, parti en voyage il y avait de cela déjà plusieurs semaines, n’était encore pas revenu – or on commençait à se faire à l’idée que les flots avaient eu raison de lui et qu’il ne réapparaîtrait jamais.
L’unique personne qui avait encore du mal à accepter cela, c’était la mère d’Alice; il faut dire qu’elle portait en elle l’enfant de cet homme disparu et que l’alcool avec lequel elle tentait – vainement – de compenser l’absence de ce dernier n’arrangeait rien à sa situation.
Pour Alice aussi, c’était dur, cependant elle se confortait dans l’idée de ce frère ou de cette sœur que bientôt elle serait amenée à rencontrer; elle s’imaginait déjà aux côtés d’un petit garçon aux mêmes boucles ambrées qu’elle-même; il aurait la légèreté de l’écume, la délicatesse des navires prenant le large; il aurait le tempérament de l’océan et, dans ses yeux noirs, on verrait le grand bleu.

12 novembre 1990

Alice divaguait au rythme des vagues qui, sur l’océan, s’agitaient.
Elle pensait à ce frère que jamais elle ne verrait; il se serait appelé Noé – c’était pour elle une certitude – et il aurait été là, souriant, pour la soutenir dans ces moments de solitude qu’elle ne supportait plus dans de telles conditions; il aurait joué du piano avec sa mère et peut-être l’aurait-il tenue loin de ces verres de whisky qu’elle voulait sans cesse mais ne comptait plus.
Alice pleurait désormais; elle avait beau lutter de toutes ses forces contre les marées, l’eau salée remontait toujours jusqu’à ses pupilles.
Le monde était flou pour elle maintenant mais cela ne l’empêchait pas de voir, au fin fond de son esprit, tout le mal que cette rencontre manquée avec son propre frère lui causait – un mal qui naissait dans les abîmes de son être puis qui grandissait et se propageait comme une vague, d’abord dans son cou et puis, ensuite, dans son échine; un mal qui finalement la glaçait intégralement, des pieds à la tête, et elle sentait même l’ambre de ses cheveux se refroidir.
Alors, tout à coup, un craquement du parquet à l’autre bout de la pièce s’éleva dans l’air et vint chatouiller les oreilles engourdies d’Alice, qui se retourna alors aussitôt.
Sur le seuil de la porte, un jeune garçon la fixait; c’était un enfant de cinq ou six ans tout au plus, aux grands yeux couleur aigue-marine et aux courtes boucles dorées – Alice le reconnut instantanément, et elle prit alors conscience que, peut-être, l’occasion de rencontrer son frère n’avait pas été manquée.
L’enfant s’avança lentement, le parquet craqua à nouveau; et puis, soudainement, mais calmement: « Je peux être là, Alice, toujours à tes côtés. Pour autant que tu le veuilles. »

 

Pénélope Escalier, 2014,  3ème prix