« Le magnum et la chenille » par Mathias Ortega (1er prix 2015)

Le magnum et la chenille

 

La céramique froide de la baignoire faisait frissonner son dos tandis que son crâne reposait contre les catelles du mur. Il observait les reflets que les dernières lueurs du jour faisaient miroiter sur l’inox froid de la plomberie. Jamais scène aussi banale n’avait autant captivé son attention. Un autre reflet attrapa son regard. Ce dernier brillait sur un objet beaucoup moins conventionnel dans une salle de bain d’un citoyen lambda, ou de n’importe qui un tant soit peu sain d’esprit. Ce reflet se déployait jusque dans la bouche de Rémi le long du canon d’un magnum 45. Le dénommé Rémi était en proie à une intense réflexion pour savoir si oui ou non il allait appuyer sur la gâchette et se loger une balle en pleine tête mais il se doutait de la chute de cette scène. Il détourna son regard du métal froid du magnum et contempla les ombres que faisait le rideau de douche. Avec un soupir il abaissa son bras et jeta son arme sur le sol de la salle de bain. Un bruit puis le silence. Encore. Voilà bientôt deux semaines qu’il effectuait chaque soir ce qui était devenu un rituel morbide effectué sans aucune finalité. Chaque soir il s’allongeait doucement dans sa baignoire, l’intention d’en finir en tête. Chaque soir il armait le magnum et se l’introduisait délicatement dans la bouche. Chaque soir cinq minutes passaient au terme desquelles il n’avait pas le courage, ou la lâcheté, d’en finir. Et chaque soir ça recommençait. Il n’avait pas pu trancher au cours de ces deux semaines si son acte était justifié, mais au fond il s’en fichait. Il voulait simplement en finir comme il avait mis un terme à bon nombre de choses. D’abord sa rupture avec la seule personne qu’il ait un tant soit peu aimée. Pas la force de vouloir recoller les morceaux, lassitude, routine. Des excuses, il le savait, il n’avait juste plus la volonté de continuer. Depuis son enfance il avait commencé impulsivement un nombre incalculable de choses et les avait arrêtées tout aussi brutalement. Sports d’équipe, ateliers d’art, théâtre, tout perdait en intérêt après l’excitation du commencement. En réalité, en plus de son manque de persévérance, il n’avait jamais vraiment trouvé une activité dans laquelle il soit doué et sa démotivation chronique le privait du talent que l’on peut acquérir avec l’expérience. Il en était arrivé à la conclusion, avec une logique cynique, que mettre un terme aux choses était la seule occupation dans laquelle il excellait et en finir avec sa vie, qui n’avait plus aucun intérêt, lui semblait être la continuité de son art de ne pas aller jusqu’au bout. Il se leva lentement et sortit de la baignoire puis de la salle de bain sans jeter un regard au magnum qui reposait au sol. Il n’allait au bout du rien, pas même de son suicide. Il fit quelque pas pour arriver dans son salon. Depuis qu’il avait perdu son emploi de comptable et que le progrès lui permettait de commander et payer ses pizzas sur internet, il ne voyait plus aucune raison de mettre le nez dehors. Son appartement ne ressemblait pas vraiment à celui d’un comptable ou même d’un comptable au chômage avec ses piles de cartons de pizza et sa couche de crasse qui s’accumulait au fil des jours. Paradoxalement, la seule activité dans laquelle Rémi ait eu du talent et qu’il n’ait pas lâchée, la comptabilité, lui avait été ôtée suite à la faillite de sa société, une boîte informatique qui développait des applications du style « calculez votre QI à la maison », et il n’avait pas retrouvé de place depuis. La télévision allumée en permanence diffusait aléatoirement un flot d’émissions de télé-réalité, de documentaires et de publicités devant un petit canapé rouge sur lequel il alla s’échouer. Il saisit la télécommande et se mit à parcourir les 274 chaînes disponibles. 274. C’est le nombre d’options qu’il avait pour tromper l’ennui. Il s’arrêta sur l’une d’elle. La genèse du papillon avait commencé depuis 10 minutes mais il était certain de n’avoir rien raté d’important. La voix off emplit la pièce. « La chenille vorace se déplace le long des branches à la recherche de feuilles tendres à dévorer… » Avec un soupir il se leva et alla réchauffer au micro-ondes ce qui restait d’une pizza quatre fromages. Quitte à regarder ce documentaire palpitant autant avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Il pensa alors à cette jeune femme qui avait passé son chat au micro-ondes pour le sécher. Quelle mort idiote. Son magnum qui reposait dans la salle de bain lui revint à l’esprit. « La course gloutonne de la chenille peut lui faire parcourir toute la longueur d’un arbre en une journée… » Le bruit du micro-ondes coupa la réflexion de Rémi qui traîna ses pieds, l’assiette à la main, jusqu’au canapé. « La chenille peut manger jusqu’à 3 fois son poids dans la même journée pour pouvoir être sûre d’effectuer sa transformation… » Il engloutissait sa pizza devant ce spectacle lilliputien, des gouttelettes d’huile tombant sur son t-shirt déjà éprouvé au rythme de ses morsures. Son attention décrocha de la télévision et il se mit à contempler le mur en face de lui. Une toile y était suspendue, unique cadeau que lui ait jamais fait sa mère avant de quitter le domicile familial quand il n’avait que dix ans. Les tons pastels montraient un voilier sur une mer calme et grise avec pour seul arrière-plan une bande beige censée symboliser une plage au loin. Il ne savait pas pourquoi il avait conservé ce tableau et encore moins la raison qui l’avait poussé à l’accrocher dans son salon. En plus de lui rappeler une époque désormais révolue il n’était pas beau tant au niveau de la technique que des couleurs. Il ne poursuivit pas plus loin sa pensée qui retourna se fixer sur le documentaire. « Lorsqu’elle a suffisamment mangé la chenille s’arrête et se met à la recherche d’un endroit propice pour y tisser son cocon » Rémi acheva la dernière tranche de pizza et reposa l’assiette désormais vide sur la table en face de lui. Il s’allongea ensuite sur son canapé le plus confortablement possible. Contrairement à la chenille il n’avait pas besoin de trouver un endroit idéal. Un appartement à peine salubre lui convenait amplement. « Une fois le lieu trouvé, la chenille commence à tisser son cocon. » Rémi agrippa une couverture qui reposait sur le dossier du canapé et s’y emmitoufla. Ses yeux commencèrent à se fermer tandis que son estomac entamait la digestion. Il ferait une bonne chenille dans son cocon de tissu songea-t-il. « Une fois sa tâche effectuée, une longue période de gestation se met en place. » Tout comme la chenille, Rémi s’assoupit, emmitouflé dans sa couverture. Tandis que la chenille muait dans sa carapace, le sommeil de Rémi fut le théâtre d’un étrange rêve. Son magnum le fixait, le canon ressemblant à un œil jetant sur lui un regard empli de mépris. Puis disparut. Rémi se trouvait en haut d’une branche, une paire d’ailes dans son dos. Il regarda à ses pieds la couverture dans laquelle il s’était endormi. Son cocon. Il se réveilla après cette vision. Il n’avait dormi qu’une dizaine de minutes et la chenille commençait à peine à sortir de son cocon. « Péniblement, la chenille devenu papillon s’extrait de sa carapace. » Rémi enlève la couverture et la repose sur le canapé. Lentement il s’assied. L’esprit encore dans son rêve il se lève et va se placer devant sa porte-fenêtre qu’il ouvre lentement. Tout lui semble irréel. Il lui semble désormais être au cœur de son documentaire et la voix off ne décrit plus que la chenille. « Encore fragile, le papillon tente quelques pas en direction du bord d’une feuille. » Il se dit que son magnum ne lui servira jamais plus. L’air froid du crépuscule caresse son visage. Il sort et pose les mains sur le bord de son balcon, conscient qu’il arrive à un moment crucial de son existence. Il n’est plus le même que dans la salle de bain. Tout comme la chenille il a fini sa transformation. Il va mettre un terme à deux semaines d’hésitation. Depuis son appartement, la voix off parvient encore à ses oreilles. Rémi prend une grande inspiration.

« Après avoir rassemblé ses forces, le papillon s’envole. »

 

Mathias Ortega, 2015, 1er prix