« La Fenêtre » par Tamara Schneeberger (2e prix ex aequo 2016)

La fenêtre

 

J’étais là, assise à demi-nue face à cette fenêtre. Mon corps entier me faisait mal. J’avais froid, comme d’habitude. Je faisais face à cette fenêtre que je regardais avec intensité. Elle qui me narguait et me laissait deviner ce temps tempétueux qui dehors faisait rage, s’amusait à m’envelopper dans un cocon solitaire rythmé par l’envoûtante mélodie que renvoyaient les fins carreaux de verre pris d’assaut par la pluie. Il devait être vingt-et-une heures, peut-être vingt-deux et la nuit était, à cette époque de l’année, déjà bien avancée. Plongée dans mon enveloppe intime, je me retrouvais seule, confrontée à un silence physique, à un vacarme psychique.

Et donc, j’étais là, assise à demi-nue face à cette fenêtre. Je me pris à l’explorer en scrutant le doux glissement des gouttes qui, au trépas de cet acerbe versant, achevaient leur capitulation. Cet acerbe versant qui depuis quinze longues années déjà, observait l’évolution de l’être chancelant que j’étais, et semblait aujourd’hui lire en moi comme personne auparavant.
Je parcourais toujours cette fenêtre, lorsque soudainement en confondant cadre et mur, je me demandai si elle était. Depuis tout ce temps, elle n’avait cessé de me montrer ce même paysage, qui, changeant au fil des saisons, s’appliquait à rester même. Si vous vous rendez à votre fenêtre, celle par laquelle vous contemplez l’horizon quotidiennement, et que vous relevez un maximum de détails, vous aurez non seulement l’impression que cet endroit se transforme comme la scène d’un théâtre entre différentes pièces, mais aussi que nos structures et désirs humains ne sont que déguisements et décorations à un monde que nous ne connaissons que par un pourcentage médiocrement infime. Et, c’était exactement ce même infime pourcentage de mon propre être que me renvoyait cette fenêtre. Face à cette réflexion, je me questionnai sur sa réelle existence. N’était-elle qu’une simple scène du monde ? Un simple reflet d’une éducation ? Était-elle une réalité, ou une peinture de mon imagination et de ma volonté ?
Je me perdais ainsi dans mes pensées jusqu’à ce que mon corps me rappelle. Non, elle ne pouvait être une image car je distinguais, avec clarté, au travers de ses carreaux, l’obscurité glaciale qui quelques minutes auparavant m’avait pétrifié muscles et sang, me laissant pour doigts que de simples morceaux de chairs blancs, privés de flux vital. Elle ne pouvait donc pas être une simple peinture d’un monde imaginé. Mais qu’était-elle ? Quelque chose en ses traits m’effrayait, m’intimidait, me dénudait. Je n’étais pour elle que chair sans âme, et âme sans chair. Le matériel et le spirituel ne pouvaient former une paire. J’essayais alors de bouger, espérant me sauver de cette emprise, de ce lien qui m’unissait à cette fenêtre. Mais, elle ne le permettait pas et m’obligeait encore quelque temps à être esclave de mon être.

J’étais là, assise à demi-nue face à cette fenêtre.
Je fixais ce regard qui était mien. Encore, encore… Je ne pouvais m’extirper de ma servilité. Je me sentis soudainement tomber dans un fleuve que j’avais, par mes propres soins, creusé et élaboré au fil des ans. Il réanima le souvenir d’un voyage aérien durant lequel j’avais été prise de vertige contemplatif face à l’esquisse changeante qui remplissait le second flanc de mon hublot. Je me remémorais alors subitement l’un des nombreux égarements de mon esprit, qui aussi fou qu’il fût, avait eu la maligne idée de m’habiter quelque temps. Cet hallucinant rêve inondait soudainement toute obscurité pour héler éphémèrement prison réconfortante et intimes supplications immorales, gémissantes. Lors de notre décollage tôt le matin, le ciel était vêtu d’un lourd manteau noirâtre causant de fortes pluies sur l’aéroport. Bien que notre avion ait pris beaucoup de temps pour décoller, il avait ensuite défié cette étonnante force fondamentale que les physiciens s’amusent encore aujourd’hui à démontrer par des calculs incompréhensibles pour la majorité des cerveaux humains, et que notre langage a nommée gravité. En disparaissant dans cette gigantesque masse sombre de nuages, il traversa ce plafond céleste, et réapparut quelques minutes plus tard, dans un endroit semblable à l’Olympe.
À cet instant, je m’étais sentie soulagée, interdite d’asphyxie terrestre, d’asphyxie humaine. J’étais illuminée par ce soleil qui réchauffait mon visage, et brûlait mes yeux d’un telle violence que l’éclat d’une lumière vive subitement allumée dans une pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, ne semblait être qu’une étincelle dans un feu brûlant.
Cette expédition astrale m’avait fait penser à la sortie humaine de notre société esclavagiste et tutélaire. Cette oppression transparente s’était instantanément dissoute lorsque j’avais quitté cette terre sombre et stérile qu’était notre monde humain, infesté de tous ces réseaux sociaux, ce stress, cette flemmardise bruyante et cette réalité de population couarde et aliénée à laquelle j’appartenais. Cet amas nuageux me faisait penser à un rideau de billets de banque, protégé par ses opiniâtres et manipulateurs architectes. Le soleil, symbole du savoir et de la connaissance, qui était masqué par ce mur trésorier, récompensait les hommes assez curieux et braves capables de porter et d’accepter l’étiquette de « traitre perfide », clouée par leurs semblables, en permettant au germe d’une plante sage de se développer en eux, et d’inspirer à ces hommes l’espoir que cette graine critique enfuie en chaque créature penseuse, un jour, pourrait s’éveiller.
Les turbulences de l’avion me ramenèrent rapidement à la réalité, et je me rendais alors compte que ma métaphore comportait une lacune, un point essentiel, qui était que le savoir demande une grande volonté de l’homme pour qu’il puisse s’extraire de son bien-être individuel, remettre en doute sa morale la plus profonde en allant à l’origine de celle-ci, au coeur de son être, en détruisant à coup de hache, avant de la reconstruire. Et cette volonté n’en était malheureusement pas une pour la grande part de l’humanité.

J’étais là, assise à demi-nue face à cette fenêtre.
Je ne sentais ni mes doigts, ni mes pieds, ma tête me brûlait, et de mes yeux coulaient de chaudes larmes noires qui troublaient ma vision. Je me surprenais à réfléchir une nouvelle fois au sens de ma métaphore. Je me rendis compte que j’avais pensé, comme bien d’autres après lui, une pâle copie de La Caverne, écrite par Platon dans le Livre VII de la République. Cette prise de conscience rendait d’une part mon observation absurde et inutile. Mais d’autre part, comme différentes personnes avaient réalisé cette similaire constatation, je pouvais alors m’interroger si, dans une part de son absurdité, ne se cachait pas une quelconque authenticité. Or, comment aurais-je pu l’affirmer, moi qui ne saisis ce qu’est la vérité ? Je ne sais pas même, si dans notre esprit d’animal rationnel, la notion de vérité pure peut exister, celle que notre société a tant pris la fâcheuse habitude d’unir, tel un mariage forcé, à l’idée de justice.
Je fixais cette fenêtre encore plus intensément qu’auparavant. J’avais peur qu’elle réussisse comme cette société à me leurrer et qu’elle se joue de moi comme bien des fois elle le fit. À nouveau, je me sentais entrainée dans ces eaux vieilles d’une vingtaine d’années où je me laissais emmener, divaguer et finalement retomber, dans l’une des matinées que décembre a bercées.
Je fis éclore dans la foulée, mes yeux encore couvés par les doux bras de Morphée. Et lorsqu’en ne négligeant aucune particularité, je regardai à travers la même fenêtre à laquelle je fais actuellement face, je fus certaine d’apercevoir sur le toit de l’immeuble d’en face, un manteau de coton froid condamné à disparaitre. Combien grande fut ma surprise de voir qu’en vérité, cette fourrure hivernale n’était que le reflet du soleil sur les panneaux photovoltaïques. J’en avais alors déduit que cette illusion n’était que l’aboutissement d’une complicité naturelle, liguée pour me tromper. Aujourd’hui, je remets en doute mon inculpation, en me demandant si la véritable coupable n’était pas ma petitesse humaine, dirigée par ses sens et troublée par un désir de cristaux gelés, qui avait faussé mon jugement. Qui devais-je bannir, la vision ou la représentation ? La nature ou la volonté manipulatrice ?

J’étais là, assise à demi-nue face cette fenêtre.
Elle m’auscultait et me renvoyait l’état chaotique dans lequel ma chambre se trouvait. Je le savais, mais je ne le voyais pas. Et pour cause, j’ai depuis mon adolescence pris l’habitude de comparer, c’est mon modus vivendi, l’état physique de ma chambre, avec l’état d’esprit de mon organe réflectif. Je me rappelais alors la punition donnée par mon père lorsque nous avions reçu l’ordre de ranger notre chambre avec mon grand frère et, qu’en tombant sur un livre d’Indiana Jones, j’avais entrepris de m’aventurer dans la jungle et de faire de mon frère le vilain méchant. Nous avions, sous mes ordres, entièrement retourné la chambre pour rendre l’aventure plus réaliste. Lorsque que notre père entra, et qu’il découvrit l’ampleur du désordre, nous reçûmes chacun une gifle et fûmes privés de permission de sortir jouer dehors. Je n’ai jamais réussi à tenir une chambre rangée plus de 56 heures… Et pour cause, elle renvoie aujourd’hui l’image de désordre auquel mon cerveau fait face.

J’étais là, assise à demi nue face à cette fenêtre.
 J’avais encore peur. Car je détournais le problème. J’avais peur. Mais d’où provenait cette angoisse ? Je ne craignais rien d’être là, assise face à cette fenêtre. Et pourtant je n’arrivais pas à bouger. Quelle en était la cause ? Avais-je peur que toute cette vie ne soit qu’illusion ? Que je ne sois qu’un chiffre, un numéro ? Que mon être au complet se soumette malgré lui aux commandes d’un destin prédéfini ? Que je sois libre ? Quelle était cette peur qui me rongeait et me bloquait face à cette vitre? Que cette vie ne soit qu’illusion ? Et bien même si elle n’était qu’illusion, elle est. Elle sera.
Alors non ce n’était pas cette crainte-là.
N’être qu’un numéro ? Qui suis-je dans mon espèce pour prétendre être autre chose qu’un chiffre en plus ? Qu’une de plus ? Je ne suis ni vraiment rien, ni tout. Car ne suis-je pas pour un homme, certes mort, mais un homme tout de même, un moyen et une fin permettant d’amener mon espèce à sa finalité ? Etre un chiffre ne me fait rien. Car je suis un chiffre parmi une multitude d’autres chiffres, et ensemble nous faisons un nombre.
Ai-je peur d’être libre ? Qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-elle vraiment ? Comment pourrais-je comprendre cette liberté le jour où elle arrivera, alors que les plus grands esprits humains n’arrivent pas à être en accord sur ce point ? Puis-je avoir peur d’une notion qui m’est véritablement inconnue si j’enlève les fausses notes sociétaires ajoutées à cette mélodie inconnue ? Certainement, mais ce n’est pas de ça que j’ai peur.
Ce n’est pas non plus de cette fenêtre que j’ai peur, ni de ce qu’elle pourrait cacher ou protéger. Ni montrer d’ailleurs. Ce dont j’ai peur, c’est cette forme étrange que je ne peux décrire véritablement, c’est ce corps curieux qui se trouve face à moi, qui espère voir cette plante d’espoir le plus haut fleurir en elle avant que son sol ne soit plus assez riche pour cela et qu’il ne puisse plus y pousser de grands arbres, qui espère tant de choses d’elle, mais qui ne se connaît pas, qui ne rêve que de regarder une énième fois « Orgueil et Préjugé » ou de continuer ces « Mémoires d’Outre-tombe ». Ce corps qui, encore aujourd’hui, est plongé dans l’obscurité, craignant ce faisceau de lumière, et qui est attiré par l’illumination du désir et de la volonté de connaissance.
Ce n’est donc pas cette fenêtre qui crée en moi cette pluie noirâtre qui s’applique à creuser des rivières sur ce visage reflété dans le verre. J’ai peur de ce qu’elle reflète. Mon ignorance de mon propre être. Mon moi intérieur. Moi.

Je suis là, assise à demi-nue face à cette fenêtre.

Le passage notable d’un ouvrage rédigé par Chateaubriand jaillit de ma mémoire et vient me gifler avec la même ardeur que le geste de mon père seize ans auparavant : « Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres, qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes ». J’avais été dès ma naissance formatée et calibrée pour me fondre dans cette société qui n’était mienne pas plus que ne l’avait été cet encadrement, qui, chancelant comme son reflet, semblait ne pas être à sa place. Mais je ne voulais plus me déguiser, je me suis cachée de moi-même, durant tout ce temps, et je continue encore à le faire fréquemment en travaillant ardemment. Je n’offre à mon esprit l’opportunité de respirer que durant les quelques heures où l’esprit et les désirs reprennent malgré moi leur pouvoir sur mon entier.

Je suis là, entièrement nue, face à cette fenêtre qui ne reflète que mon image.
Pourtant, cette fois, je ne veux ni être esclave, ni être lâche. Je veux être brave, je veux me battre et s’il le faut, être grave. Alors, je me lève.

 

Tamara Schneeberger, 2016, second prix ex aequo